Page:Bescherelle - Grammaire nationale.djvu/21

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Louis-Nicolas Bescherelle - Grammaire nationale -ornaments.png


INTRODUCTION.


Louis-Nicolas Bescherelle - Grammaire nationale-ornaments2.png


ORIGINE ET PROGRÈS DU LANGAGE


Placé au sommet de l’échelle de la création, l’homme doit sa supériorité à la perfection de son intelligence, et à la pensée la force apparente qui vient colorer sa faiblesse native. On l’a dit souvent, réduite à ses facultés physiques, la plus noble créature de Dieu ne serait qu’un animal débile et misérable. C’est à l’aide de l’idée que l’homme embrasse la nature entière, s’en empare, et la range esclave au service de ses besoins, de ses plaisirs. Il plane au-dessus de l’aigle, il enchaîne la foudre ; et l’être, en apparence le plus limité, se rend le maître de la création. Mais parmi les avantages inhérents à notre organisation intellectuelle, il faut incontestablement placer en première ligne la faculté de parler, prérogative aussi précieuse que celle de l’entendement, car le langage n’est pas seulement l’auxiliaire, mais le complément de la raison. Avec l’admirable faculté de fixer ses pensées par des signes matériels, de les communiquer à ses semblables, de s’enrichir des conceptions, des découvertes de tous les temps, de tous les lieux, l’homme a pu reculer indéfiniment les bornes de sa perfectibilité ; et contemporain de tous les âges, citoyen de tous les pays, conserver les trésors de la sagesse antique, à côté des trésors qu’amasse le présent. Sans la parole, point de tradition, point d’histoire, point de discussion, point de science, point de lois, point de société. Qui pourrait nommer société la rencontre fortuite de quelques individus incapables de se communiquer leurs besoins, de combiner leurs projets, de travailler de concert à leur avenir ? Imaginons un peuple de sourds-muets ; s’il tâche de se donner une forme sociale, combien d’obstacles n’aura-t-il pas à surmonter ! Que sa marche sera chancelante et difficile ! Ces considérations, appliquons-les au langage écrit, espèce de corollaire, forme visible du langage. Si la parole est l’image fugitive de l’intelligence, l’écriture en devient le symbole permanent ; si la parole nous met en communication avec ceux qui sont présents, l’écriture porte notre pensée aux lieux où nous ne sommes point, et la conserve pour les temps où nous ne serons plus.

La grammaire suivit de près l’écriture. Quand on eut trouvé le moyen de peindre les mots, on ne tarda pas à en découvrir les lois. Dès lors il ne fut plus permis d’employer un terme pour un autre, ni de construire une phrase arbitrairement, ainsi qu’on l’avait fait jadis plus d’une fois, à l’époque où chacun était maître absolu de ses paroles comme de sa personne. La grammaire fit dans le langage ce que la loi avait fait dans la société, elle mit chaque chose à sa place, et assura l’ordre général en restreignant l’indépendance individuelle.

Les familles et les peuplades peu éloignées les unes des autres se soumirent en commun aux mêmes lois grammaticales ; mais les montagnes, les fleuves, les mers établirent des barrières entre les différents langages, et plusieurs grammaires se formèrent sur la surface du globe. Chaque langue eut son génie particulier ; mais, quelle que fût la différence de la forme, le fond resta partout le même ; parce qu’il tenait à la nature même de l’esprit humain. L’ensemble de ces principes invariables forme