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dualisé ces qualités, abstraction faite des objets où elles se trouvaient ; puis on a formé les noms blancheur, douceur, bienfaisance, bonheur, etc.

Il y a donc deux classes d’objets : ceux qui existent dans la nature et que nous pouvons voir, toucher, goûter, odorer ou entendre, et ceux qui n’existent que dans notre esprit et que notre esprit seul peut comprendre.

Tous les êtres, tous les objets de la nature, quels qu’ils soient, peuvent être soumis à diverses modifications. On peut dire d’une rose qu’elle est épanouie, flétrie, rouge, blanche; de champs, qu’ils sont fertiles, stériles, fleuris ; de la blancheur, qu’elle est éclatante, vive, éblouissante.

Sous ce point de vue, c’est-à-dire considérés comme le soutien, le support de qualités, tous les êtres, tous les objets de la nature prennent le nom de substances, et les mots qui les rappellent à la mémoire, qui les représentent sur le papier, dans l’écriture, se nomment substantifs.

Les substantifs sont donc les noms des substances, c’est-à-dire les mots adoptés pour désigner les substances ; et par substances, on entend les personnes, les animaux, les êtres, et généralement tous les objets qui existent dans la nature ou dans notre esprit, et qu’on peut voir, toucher, goûter, odorer, entendre ou comprendre.

Télémaque, Calypso, Mentor, femmes, enfants, vieillards, sont des substantifs qui désignent des êtres faisant partie de l’espèce humaine, ou des PERSONNES.

Chevaux, mouches, ânes, chiens, chats, sont des substantifs qui désignent des êtres ne faisant point partie de l’espèce humaine, ou OBJETS ANIMÉS, c’est-à-dire ayant vie.

Rose, boutons, soleil, pavot, champs, tête, baume, rivages, désignent des objets inanimés, c’est-à-dire ne vivant point.

Les substantifs, qui servent à désigner des êtres en général, matériels ou immatériels, les corps, les substances, ont été appelés plus communément jusqu’ici noms, du latin NOMEN, qui veut dire MEN QUOD NOTAT, signe qui fait connaître. Mais on doit préférer la dénomination de substantifs, tant parce qu’elle indique mieux la nature de l’idée que cette espèce de mots exprime, que parce que le mot nom a été employé par un grand nombre de grammairiens dans un sens plus étendu, comme s’appliquant à la fois aux substantifs et aux adjectifs.

L’effet propre du nom ou substantif est donc de réveiller dans l’esprit l’idée des personnes ou des choses qu’il représente. Sa puissance peut aller jusqu’à reproduire dans l’âme ces sortes d’impressions qu’y feraient naître les objets eux-mêmes.

Le nom d’Ulysse suffisait seul pour mettre Philoctète en fureur ; et celui de Marie soulevait toutes les passions jalouses dans le cœur d’Élisabeth ; il lui semblait, dit Schiller, que tous ses malheurs portaient le nom de son infortunée rivale.

Ainsi, dans la retraite la plus isolée, dans la nuit la plus profonde, nous pouvons passer en revue l’universalité des êtres ; nous représenter nos parents, nos amis, tout ce que nous avons de plus cher, tout ce qui nous a frappés, tout ce qui peut nous instruire ou nous récréer ; et en prononçant leur nom, nous pouvons en raisonner avec les autres d’une manière aussi sûre que si nous pouvions les montrer au doigt et à l’œil

C’est que cette faculté admirable tient au souvenir, à cette facilité dont nous sommes doués de nous représenter tout ce que nous avons vu, quoiqu’il ne soit plus sous nos yeux ; et de nous rendre ainsi l’univers toujours présent, en le concentrant pour ainsi dire en nous-mêmes.