Page:Chamfort - Œuvres complètes éd. Auguis t4.djvu/263

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ACHMET.


Ah ! D’un nouvel effroi, vous pénétrez mon âme.
Si votre cœur se livre au courroux qui l’enflâme,
de la sultane ici soutiendrez-vous l’aspect ?
Feindrez-vous devant-elle une ombre de respect ?
N’allez point à sa haine offrir une victime ;
contenez, renfermez l’horreur qui vous anime.


LE PRINCE.


Ah ! Voilà de mon sort le coup le plus affreux !
C’est peu de l’abhorrer, de paraître à ses yeux,
d’étouffer des douleurs qu’irrite sa présence ;
mon cœur s’est pour jamais interdit la vengeance.
Mère de Zéangir, ses jours me sont sacrés.
Que les miens, s’il le faut, à sa fureur livrés…
mais quoi ! Puis-je penser qu’un grand homme, qu’un
père,
adoptant contre un fils une haine étrangère…


ACHMET.


Ne vous aveuglez point de ce crédule espoir ;
par la mort d’Ibrahim jugez de son pouvoir.
Connaissez, redoutez votre fière ennemie.
Vingt ans sont écoulés depuis que son génie
préside aux grands destins de l’empire ottoman,
et, sans le dégrader, règne sur Soliman.
Le séjour odieux qui lui donna naissance,
lui montra l’art de feindre et l’art de la
vengeance.
Son âme, aux profondeurs de ses déguisemens,
joint l’audace et l’orgueil de nos fiers musulmans.
Sous un maître absolu souveraine maîtresse,
elle osa dédaigner, même dans sa jeunesse,
ce frivole artifice et ces soins séducteurs
par qui son faible sexe, enchaînant de grands cœurs,