Page:Chamfort - Œuvres complètes éd. Auguis t4.djvu/271

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée



Ta perte ! … et de quel crime ? … il n’en est
qu’un pour toi :
tu viens de le commettre en doutant de ma foi.
Crois-tu que ton ami, dans sa jalouse ivresse,
devienne ton tyran, celui de ta maîtresse ;
abjure l’amitié, la vertu, le devoir,
pour contempler partout les pleurs du désespoir,
pour mériter son sort en perdant ce qu’il aime ?
Qui de nous deux ici doit s’immoler lui-même ?
Est-ce-toi qu’à mourir son choix a condamné ?
Ne suis-je pas enfin le seul infortuné ?


LE PRINCE.


Arrête ! Peux-tu bien me tenir ce langage ?
C’est un frère, un ami qui me fait cet outrage !
Cruel ! Quand ton amour au mien veut s’immoler,
est-ce par ton malheur qu’il faut me consoler ?
Que tu craignes ma mort qui t’assure le trône,
cette vertu n’a rien dont la mienne s’étonne :
le ciel en te privant d’un ami couronné,
te ravirait bien plus qu’il ne t’aurait donné ;
mais te voir à mes vœux sacrifier ta flâme,
sentir tous les combats qui déchirent ton âme,
et ne pouvoir t’offrir, pour prix de tes bienfaits,
que le seul désespoir de t’égaler jamais :
ce supplice est affreux, si tu peux me connaître.


ZÉANGIR.


Va, ce seul sentiment m’a tout payé peut-être.
Mon frère, laisse-moi, dans mes vœux confondus,
laisse-moi ce bonheur que donnent les vertus ;
il me coûte assez cher pour que j’ose y prétendre ;
tu dois vivre et m’aimer ; moi, vivre et te
défendre.