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II


Les heures pourtant, les années s’écoulaient. Dans son ermitage de la rue d’Enfer, à deux pas de l’Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de Mme de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux prêtres et à de pauvres femmes, l’auteur du Génie du Christianisme vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et les massifs d’arbustes de l’Infirmerie, qu’il était sur le chemin de l’hôpital. La devise de son vieil écusson était : Je sème l’or. Pair de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait semé l’or ; il avait mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné ; il ne lui en était pas resté deux sous. Le jour où, dans son exil de Prague, au fond d’un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui avait dit : « Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair », il s’était incliné et avait répondu : « Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi[1]. »

Sa maison de la rue d’Enfer n’était pas payée. Il avait d’autres dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu’il voulut bien céder la propriété de ses Mémoires, en autoriser la publication immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes considérables. Pour brillantes qu’elles fussent, les offres qu’il reçut des éditeurs de ses œuvres ne purent fléchir sa résolution : il

  1. Mémoires d’Outre-tombe, t. X, p. 418.