Page:Clemenceau - Au soir de la pensée, 1927, Tome 1.djvu/182

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méconnaissances du premier âge s’évanouissent aux lumières de la maturité.

Ce qu’il y a peut-être de plus remarquable dans le tumulte de nos méconnaissances imaginatives, c’est que l’imagination elle-même, poussant toujours au delà de ses envolées successives, en vient, dans l’effort de se surpasser elle-même, à rencontrer des formules de généralisation ultime qui nous font prononcer la dépersonnalisation des énergies hâtivement personnifiées. C’est l’impression reçue de nombreux hymnes des Védas d’où notre panthéisme est sorti. Longtemps encore, on se livrera de grandes batailles sur les mythes, ou même sur les élucubrations de la métaphysique, comme lit notre Moyen Age. Pour des différences de Schibboleth, des héros marcheront au supplice, et la postérité des martyrs chrétiens se complaira dans le métier de bourreau.

Parce que l’imagination, au cours d’interminables siècles, est demeurée hors des atteintes d’un contrôle d’expérience, elle a pu librement s’élancer jusqu’au terme de son essor sans que rien l’en pût ramener. Il lui fallait ainsi « tenir l’air » jusqu’au bout de sa chance, avec l’obligation parfois de « reprendre terre » pour un renouveau d’énergies, comme Antée. Cependant, les plus belles Puissances de fiction n’ont qu’un temps. Par toutes les relativités d’une personnification trop vivement caractérisée, les mythes atteignent enfui le terme de notre aveugle capa- cité d’acceptation. Ils tombent dans l’indifférence, plus cruelle que la mort -- parfois même difficilement sauvés de l’oubli. En dépit d’un verbalisme machinal, plus lent à disparaître, tout ce monde imaginaire s’évanouit par l’usure des ressorts qui lui donnèrent les apparences de la vie. Quel devenir de l’homme, s’il ne s’était heurté, parmi tant de rencontres, à de brèves sensations d’expérience fécondées par l’interprétation hypothétique, c’est-à-dire par l’imagination, qui y trouvera plus tard elle-même la règle et le frein d’élans désordonnés.

Je ne sais pas, et l’on ne saura probablement jamais, par quelles épreuves avait préalablement passé l’imagination métaphysique de l’Inde, lorsqu’elle consigna dans ses livres sacrés que Brahma lui-même ne lui suffisait plus comme principe suprême, et qu’à suivre l’enchaînement des causes, elle rencon-