Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/107

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elle pouvait exiger l’hommage, l’homme qui ne pouvait se dérober en aucune circonstance.

— Voyons, m’écriai-je, stupéfait de cette analyse subtile, si la surprise eût été sérieuse, sincère, veux-je dire, comme elle le croyait, qu’eût-elle pu attendre de cet-homme ?

Pas un muscle ne tressaillit sur le visage de X…

— Dieu le sait ! J’imagine que cette charmante créature, cette fille généreuse et indépendante n’avait jamais de sa vie conçu une pensée spontanée, j’entends une pensée libérée des petites vanités humaines ou qui ne trouvât sa source dans quelque notion conventionnelle. Tout ce que je sais, c’est qu’après avoir fait quelques pas, elle tendit la main vers Sevrin, qui ne bougeait pas. Cela, au moins, ce n’était pas un geste : ce fut un mouvement spontané. Quant à ce qu’elle attendait de lui, comment le dire ? L’impossible. Et sa plus folle attente n’aurait pu imaginer, je puis le dire sans crainte de démenti, ce qu’il avait résolu de faire, même avant que cette main suppliante se fût si instinctivement tendue vers lui. Ce n’était pas nécessaire. Car au moment même où il l’avait vue pénétrer dans la cave, il avait pris le parti de sacrifier son utilité future et de dépouiller le masque impénétrable et solidement fixé dont il était si fier.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je, intrigué. Était-ce donc Sevrin qui…

— Lui-même. Le plus tenace, le plus dangereux, le plus adroit, le plus systématique des indicateurs. Un génie dans le monde des traîtres. Heureusement pour nous, c’était un exemplaire unique, un fanatique, je vous l’ai dit. Heureusement encore, il s’était laissé prendre aux gestes parfaits et innocents de cette donzelle. Cabotin désespérément convaincu lui-même, il avait pris pour argent comptant des gestes conventionnels. Quant à s’être laissé tomber dans un piège trop grossier, expli-