Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/153

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tuer l’effet de ses paroles. Sans m’arrêtera cette familiarité, je lui demandai ce que venait faire là-dedans la profession d’anarchiste de son mécanicien.

— Tiens ! ricana le directeur. Si vous voyiez un beau jour un va-nu-pieds en loques se cacher dans les fourrés du côté de la mer, et que vous aperceviez du même coup, à moins d’un mille de la côte, une petite goélette pleine de nègres filer à toutes voiles, vous ne croiriez pas le gars tombé du ciel, peut-être ? Et il ne pourrait venir que du ciel ou de Cayenne. Moi, je ne perds pas le nord. Dès que j’eus compris de quoi il retournait, je me dis : — « Un forçat évadé ! » J’en étais aussi certain que de vous voir là, devant moi, en ce moment. Je poussai mon cheval droit sur lui. Perché sur un monticule de sable, il resta un moment immobile, il criait :

— « Monsieur ! Monsieur ! Arrêtez ! » puis, au dernier moment, il tourna le dos et prit les jambes à son cou. Je me dis : — « Toi, je te materai avant de te laisser en paix ! » et sans un mot, je continuai la poursuite et le pourchassai à droite et à gauche. Je finis par l’amener à la côte, et à l’acculer sur une petite langue de terre ; les talons dans l’eau, il n’avait derrière lui que le ciel et la mer, et devant, à moins d’un mètre, mon cheval qui s’ébrouait et piétinait le sable.

Il croisa les bras sur sa poitrine, et leva le menton avec un geste de désespoir. Je n’allais pas me laisser attendrir par ces façons de mendigot.

— « Vous êtes un forçat échappé ? » lui dis-je. En entendant parler français, son menton tomba et il changea de figure.

— « Je ne nie rien », répondit-il, encore tout haletant, car je l’avais fait courir plutôt vite devant mon cheval. Je lui demandai ce qu’il faisait là. Il avait retrouvé le souffle, et m’expliqua qu’il voulait gagner une ferme du voisinage, dont probablement les gens de la goélette lui avaient parlé. Je me mis à rire, ce qui