Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/171

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— « Vive la liberté ! » hurla ce bandit de Mafile. ; « Mort aux bourgeois qui nous envoient à Cayenne. Ils s’apercevront bientôt que nous sommes libres ! »

La mer, le ciel, l’horizon tout entier étaient devenus routes autour du bateau, rouge sang. Je m’étonnais qu’ils n’entendissent pas les coups de mes tempes, tant elles battaient fort. Comment cela se faisait-il ? Comment ne comprenaient-ils pas ?

J’entendis Simon demander : — « On est peut-être assez loin, maintenant ? »

— « Oui, cela suffît », dis-je. J’étais fâché pour lui, c’est l’autre que je haïssais. Il remonta son aviron avec un gros soupir et au moment où il levait la main pour s’essuyer le front, avec la mine d’un homme qui a fini sa tâche, je pressai la détente de mon revolver, et l’atteignis en plein cœur.

Il s’affala, la tête pendant au-dessus du plat-bord. Je ne lui accordai pas un regard. L’autre poussa un cri perçant, un seul cri d’horreur. Puis tout se tut.

Il se laissa tomber du banc sur les genoux, et leva devant son visage ses mains jointes en un geste de supplication. — « Grâce », soupira-t-il, « grâce pour moi, camarade ! »

— « Camarade ! » fis-je d’un ton sourd. « Oui, camarade, évidemment. Eh bien, alors, crie : Vive l’anarchie ! »

Il leva les bras, le visage dressé vers le ciel, et la bouche ouverte en un grand cri de désespoir : « Vive l’anarchie ! Vive… »

Il s’effondra d’un coup, une balle dans la tête.

Je lançai les deux cadavres à la mer. Je jetai le revolver aussi. Puis je restai tranquillement assis. J’étais libre ; enfin ! Je ne regardai même pas du côté du bateau. Je n’y faisais nulle attention. Je dus m’endormir, car tout à coup il y eut des cris, et j’aperçus le navire presque sur moi. On me hissa à bord, et on prit