Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/97

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poudre jaune à l’aspect fort peu appétissant, était contenue dans de grandes boîtes carrées de fer blanc, dont six remplissaient une caisse. Si quelque client venait d’aventure faire une commande, on l’exécutait, naturellement. Mais le principal avantage de la poudre, c’est que l’on pouvait, très commodément, y dissimuler des objets. De temps à autre, on plaçait une caisse particulière sur un camion, et on l’expédiait pour l’étranger, à la barbe du policeman de service au coin de la rue. Vous comprenez ?

— Je le crois, fis-je, avec un signe de tête expressif vers les restes de la bombe, qui fondait doucement dans le plat.

— Tout juste. Et les caisses avaient encore une autre utilité. Dans le sous-sol, ou plutôt dans l’arrière-cave, on avait installé deux presses. On fit sortir de la maison une masse de littérature révolutionnaire de l’espèce la plus enflammée, dans des caisses de Potages en Poudre. Le frère de notre jeune anarchiste avait trouvé là une occupation. Il écrivait des articles, aidait à composer et à tirer les feuilles, et servait en tout d’assistant au compagnon commis à cette besogne, un jeune homme très capable appelé Sevrin.

L’animateur de ce groupe était un fanatique de la révolution sociale, mort aujourd’hui. C’était un graveur de génie, dont vous avez pu voir les ouvrages en taille-douce ou à l’eau forte, fort recherchés des amateurs de nos jours. D’abord révolutionnaire dans son art, il devint révolutionnaire pour de bon, après avoir vu sa femme et son enfant mourir de faim et de misère. Il affirmait que c’était les beaux bourgeois repus qui les avaient tués. Et il le croyait réellement. Il travaillait encore à sa besogne d’artiste et menait une vie double. Il était grand, dégingandé, avec un visage brun, une longue barbe noire et des yeux creux, Vous devez l’avoir vu. Il s’appelait Horne.