Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/98

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée



Ce nom me fit tressaillir. Évidemment j’avais plus d’une fois rencontré Horne, des années auparavant. Il avait la mine d’un Bohémien vigoureux et mal dégrossi, avec son vieux haut de forme, son cache-nez rouge autour du cou, et son long pardessus râpé, boutonné jusqu’au menton. Il parlait de son art avec une ardeur fiévreuse et faisait l’impression d’un homme exalté jusqu’aux limites de la folie. Un petit groupe de connaissances appréciaient son travail. Qui eût cru que cet artiste… ? Stupéfiant ! Et pourtant, la chose n’était pas, somme toute, si difficile à croire.

— Comme vous voyez, poursuivit X…, ce groupe était en état de poursuivre sa besogne de propagande et l’autre besogne aussi, dans des conditions fort avantageuses. Il se composait d’hommes résolus et avertis, tous de la meilleure trempe. Ce qui ne nous empêcha pas de nous convaincre, à la longue, que tous les projets préparés à Hemione Street, rataient presque infailliblement.

— Qui entendez-vous par « nous » ? demandai-je avec intention.

— Quelques-uns d’entre nous, à Bruxelles, au centre, fit-il vivement. Toute action vigoureuse fomentée à Hermione Street paraissait vouée à l’échec. Quelque chose arrivait toujours pour déjouer les manifestations les mieux tramées, dans un coin quelconque de l’Europe. C’était une époque d’activité. Ne vous figurez pas que tous nos insuccès se terminent bruyamment par des arrestations et des jugements. Pas du tout. Souvent, la police travaille tout doucement, presque en secret, et déjoue nos combinaisons par d’adroites contre-mines. Pas d’arrestations, pas de bruit, pas d’alarme semée dans l’esprit du public et d’excitation des passions. C’est la sagesse. Mais à cette époque-là, la police avait trop de chance, de la Méditerranée à la Baltique. C’était ennuyeux, et cela commençait à sentir mauvais. Nous