Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/136

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« Tiens ! reprit-il, montrant ses souliers et ses guêtres. Tu vas me dire que j’ai là une piteuse chaussure pour un gentilhomme. C’est égal, tu verras comme je vais réparer cela en un rien de temps. Allons, assois-toi. Reprends ton ancienne place ! »

Jean-Baptiste, qui ne paraissait rien moins que rassuré, s’assit par terre auprès du lit, et tint les yeux fixés sur son compagnon.

« À la bonne heure ! s’écria Lagnier. Au moins nous ne sommes plus dans ce satané trou de là-bas, hein ? Quand est-ce que tu en es sorti ?

— Deux jours après vous, mon maître.

— Comment es-tu venu ici ?

— On m’a conseillé de ne pas rester à Marseille, de sorte que j’ai quitté la ville tout de suite, et depuis j’ai voyagé par-ci, par-là. J’ai trouvé à gagner quelques sous à Avignon, à Pont-Esprit, à Lyon ; sur le Rhône et sur la Saône ! »

Tout en parlant, il dessinait rapidement avec son doigt hâlé l’itinéraire de sa route sur la poussière du parquet.

« Et où vas-tu maintenant ?

— Où je vais, mon maître ?

— Oui ! »

Jean-Baptiste parut vouloir éluder cette question sans trop savoir comment.

« Per Bacco ! dit-il enfin, avec contrainte, comme s’il n’eût pas voulu lâcher cet aveu, j’ai quelquefois eu l’idée d’aller à Paris, et peut-être même en Angleterre.

Cavalletto, je te le dis en confidence ; moi aussi, je me rends à Paris, et peut-être en Angleterre. Nous voyagerons ensemble. »

Le petit Italien hocha la tête et montra ses dents ; néanmoins il ne paraissait pas tout à fait convaincu que ce fût la un arrangement des plus désirables.

« Nous voyagerons ensemble, répéta Lagnier. Tu verras comme il me faudra peu de temps pour reconquérir mes droits de gentilhomme, et tu en profiteras. Est-ce entendu ? Sommes-nous d’accord ?

— Certainement, certainement ! répondit le petit Italien.

— Dans ce cas, tu sauras, avant que je m’endorme… (et en deux mots, car j’ai besoin de dormir)… comment il se fait que tu me retrouves ici, moi, Lagnier. Rappelle-toi bien cela : mais surtout pas l’autre nom.

Altro ! altro ! Pas Ri… »

Avant que Jean-Baptiste eût pu prononcer la seconde syllabe de ce nom, son camarade lui avait mis la main sous le menton et lui avait fermé la bouche d’un air féroce.

« Tonnerre ! À quoi penses-tu ? Veux-tu donc me faire écharper et lapider ? et toi aussi, par-dessus le marché ; ce qui ne manquerait pas d’arriver. Car tu ne t’imagines sans doute pas qu’en tombant sur moi, on irait épargner mon compagnon de geôle ? Ne l’espère pas, au moins ! »