Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/143

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même un siège et posant sur ses genoux l’aîné des deux enfants, car c’était pour lui une contenance que de pouvoir parler à un étranger par-dessus la tête de son fils, je me suis trouvé moi-même du mauvais côté de la prison un beau matin, et c’est comme cela que J’ai fait connaissance avec Mlle Dorrit. Ma femme et moi nous connaissons parfaitement Mlle Dorrit !

— Nous la connaissons intimement ! » s’écria Mme Plornish.

Il faut dire que Mme Plornish était si fière de cette intimité qu’elle avait soulevé certaines animosités dans l’âme de ses voisines en exagérant outre mesure la somme pour laquelle le père de Mlle Dorrit était détenu. Les cœurs saignants ne lui pardonnaient pas de connaître des personnages si distingués.

« J’ai d’abord fait connaissance avec son père. Et ayant fait connaissance avec son père, voyez-vous… j’ai… j’ai fait connaissance avec elle, reprit Plornish, se rendant coupable d’une tautologie sans le savoir.

— Je comprends.

— Ah ! voilà ce que j’appelle des manières comme il faut ! voilà de la politesse ! Et dire qu’un gentleman aussi distingué reste enfoui dans une geôle ! Vous ne savez peut-être pas, dit Plornish, baissant la voix et parlant avec une admiration ridicule de ce qui aurait dû exciter plutôt sa pitié ou son mépris, vous ne savez peut-être pas que Mlle Dorrit et sa sœur n’osent pas lui avouer qu’elles sont obligées de travailler pour vivre. Non ! continua Plornish, qui regarda d’abord sa femme, puis tout autour de la chambre avec une expression de triomphe fort risible, elles n’oseraient pas ! elles n’oseraient jamais lui avouer ça !

— Sans trop admirer M. Dorrit pour ce fait, remarqua tranquillement M. Clennam, je le plains beaucoup. »

Cette observation parut suggérer pour la première fois à M. Plornish une vague idée que le trait qu’il venait de citer pouvait bien, après tout, n’avoir rien de très recommandable. Il y réfléchit un instant, puis il renonça à résoudre le problème.

« Quant à moi, reprit-il, M. Dorrit est certainement aussi affable envers moi que je pouvais l’espérer. Vu la distance qu’il y a entre nous, il a même été beaucoup plus affable que je ne devais m’y attendre ; mais nous étions en train de causer de Mlle Dorrit, et non pas de son père.

— C’est juste. Comment l’avez-vous présentée chez ma mère ? »

M. Plornish détacha de ses favoris un petit morceau de chaux, le mit entre ses lèvres, le retourna avec sa langue, comme si c’eût été une dragée, se trouva incapable de donner une explication lucide, et chargea sa femme de la réponse, en disant :

« Sarah, raconte donc comment les choses se sont passées, ma vieille.

— Mlle Dorrit, dit alors Sarah, berçant le poupon dans ses bras et posant son menton sur la petite main qui cherchait à déranger de nouveau les plis de son corsage, est venue ici une après-midi avec