Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/148

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cours et allées peu lucratives en apparence, plus d’huile qu’il n’en fallait pour alimenter la lampe de son existence.

Après quelques jours de recherches et de démarches, Arthur Clennam acquit la certitude que la situation du Père de la Maréchaussée était vraiment désespérée, et il renonça à regret au projet de lui faire recouvrer sa liberté. Il n’avait pas non plus à espérer pour le moment de nouvelles encourageantes au sujet de la petite Dorrit ; mais il se persuada qu’en renouvelant connaissance avec M. Casby, il trouverait peut-être quelque moyen d’être utile à sa petite amie ; rien ne prouvait le contraire ; et d’ailleurs il se serait toujours présenté chez M. Casby sans cela, car nous savons comment tout le monde, excepté nous, bien entendu, se trompe avec facilité sur les motifs qui le dirigent à son insu.

Avec une conviction très agréable, et fort honnête dans son genre, qu’il rendait service à la petite Dorrit en faisant une chose qui ne la concernait pourtant en rien, il se trouva un jour au coin de la rue où demeurait M. Casby. M. Casby habitait sur la route de Gray’s-Inn, une rue qui partait de cette route avec la ferme intention de traverser la vallée tout d’une traite et de remonter en courant jusqu’au sommet de la colline de Pentonville ; mais à peine avait-elle parcouru une distance de vingt pas, qu’elle s’arrêtait tout essoufflée sans faire un pas de plus. Aujourd’hui, on chercherait en vain une rue de ce genre dans le voisinage, mais elle y a existé pendant bien des années, contemplant d’un air tout déconfit le désert de jardins stériles et de rares maisons de campagne, aussi agréables à voir que des pustules sur une peau malade, qu’elle avait espéré d’abord traverser en un rien de temps.

« La maison, pensa Clennam en s’avançant vers la porte, est aussi peu changée que celle de ma mère ; elle paraît tout aussi triste. Mais la ressemblance cesse dès qu’on en a franchi le seuil. Je connais la gravité paisible qui règne à l’intérieur. Je crois déjà sentir d’ici le parfum de ses vases pleins de lavande et de feuilles de roses desséchées. »

Lorsqu’il eut frappé à la porte au moyen d’un brillant marteau de cuivre de forme surannée, et qu’une servante eut répondu à cet appel, ces parfums affaiblis le saluèrent en effet comme une brise d’hiver qui conserve encore un vague souvenir du printemps envolé. Il pénétra dans cette demeure tranquille, silencieuse, hermétiquement fermée… on eût pu se figurer qu’elle avait été étranglée par des muets, à la façon orientale… et la porte, en se refermant, sembla défendre l’entrée de la maison au bruit et au mouvement du dehors. Le mobilier était correct, solennel, sévère comme un quaker, mais bien tenu ; l’aspect en était aussi agréable que peut l’être toute chose, homme ou tabouret, destinée dans l’origine à servir beaucoup, mais qui sert fort peu en effet. Il y avait quelque part sur l’escalier une grave horloge dont on entendait le tic tac, et, dans la même direction, un oiseau trop triste pour chanter, qui donnait des coups de bec aux barreaux de sa cage, comme pour