Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/159

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qui lui recommandait le mystère, geste connu que Clennam n’avait pas oublié (il se l’était vu si souvent adresser autrefois !), la pauvre Flora laissa la jeune fille de dix-huit ans loin, bien loin derrière elle, et, renonçant cette fois à ses virgules interminables, mit pour la clôture un bel et bon point à la fin de son entretien. « Mais que disais-je donc ? » Non, elle n’avait pas laissé derrière elle la jeune fille tout entière ; elle n’en avait laissé que la moitié ; l’autre moitié restait greffée sur la personne de la veuve de M. Finching, sirène étrange, tête de femme et queue de poisson que l’amoureux d’autrefois contemplait avec un sentiment également combiné, demi-triste et demi-comique.

Exemple. Comme s’il eût existé entre elle et Clennam une convention secrète de l’intérêt le plus saisissant ; comme si le premier relais d’une série de chaises de poste à quatre chevaux, échelonnées tout le long de la route d’Écosse, [1] les attendait en ce moment au coin de la rue ; ou bien comme si la dame n’aurait pas pu, si tout le monde était d’accord, prendre le bras d’Arthur et aller à pied jusqu’à l’église voisine, à l’ombre du parapluie de la famille, emportant la bénédiction patriarcale et l’approbation de la société en général, Flora se consolait par une foule de signaux pleins d’angoisse, paraissant trembler de peur qu’on ne surprît le mystère de leurs jeunes amours. En proie à une sorte d’éblouissement qui augmentait à chaque minute, Clennam vit la veuve de feu M. Finching prendre un merveilleux plaisir à se placer elle-même avec son amoureux d’autrefois dans leurs relations arriérées, et à répéter tout leur vieux répertoire, aujourd’hui que la scène était couverte de poussière, que les décors étaient flétris, que les jeunes acteurs étaient morts, l’orchestre vide, les lumières éteintes ! Et pourtant, au milieu de cette grotesque reprise d’une pièce sentimentale où il se rappelait avoir vu jouer à Flora le même rôle au naturel, il ne pouvait s’empêcher de se dire que c’était son retour seul qui avait ravivé cette représentation posthume, et qu’après tout il y avait là la tendresse d’un souvenir fidèle.

Le patriarche insista pour que Clennam restât à dîner, et Flora fit à son ancien soupirant un signe qui voulait dire : « Restez ! » Ce n’était pas le compte de Clennam ; mais il avait tant de regrets de n’avoir pas retrouvé la Flora de sa jeunesse ou de ses rêves, qu’il était tout honteux de son désenchantement, et, par une délicatesse de remords rétrospectif, il crut devoir, en expiation de ses torts, s’immoler au dîner du patriarche et de sa fille.

Pancks dîna avec eux. Vers six heures moins un quart, il sortit, comme un vapeur de son petit bassin, pour aller bien vite au secours du patriarche, qui pataugeait, à propos de la cour du Cœur-


  1. Comme la loi écossaise dispense les futurs époux d’une foule de formalités préalables, telles que publication de bans, etc., c’est en Écosse qu’on doit conduire une héritière qui se laisse enlever. (Note du traducteur.)