Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/183

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


par éclairs momentanés. Il en était de même de la voix des passants qui sifflaient, chantaient, causaient, riaient, ou de tout autre bruit agréable et humain. Ces sons passaient comme en courant, sans jamais s’arrêter en route.

L’éclat variable du feu et de la chandelle, qui brûlaient sans cesse dans la chambre de Mme Clennam, était le seul changement qui vînt jamais rompre la sombre monotonie de cette demeure. Jour et nuit le feu éclairait tristement ces deux étroites et longues fenêtres. Dans quelques rares occasions, la flamme irritée s’élevait brusquement, comme les rapides colères de Mme Clennam ; mais, le plus souvent, elle restait étouffée, toujours comme chez Mme Clennam, et se consumait tout doucement avec uniformité. Néanmoins, pendant une partie des courtes journées d’hiver, lorsqu’il faisait sombre dès le commencement de l’après-midi, des images difformes de Mme Clennam dans son fauteuil à roulettes, de M. Jérémie Flintwinch avec son col tors, de Mme Jérémie allant et venant, apparaissaient comme les ombres d’une vaste lanterne magique sur le mur qui s’élevait au-dessus de la porte cochère. Lorsque la paralytique s’était retirée pour la nuit, ces ombres disparaissaient l’une après l’autre ; l’image amplifiée de Mme Jérémie restait toujours la dernière et s’éclipsait tout à coup comme si elle venait de partir pour le sabbat. Alors la lumière solitaire brûlait paisiblement jusqu’à ce que l’aube vînt la faire pâlir, et mourait enfin, soufflée par Mme Jérémie, dès que l’ombre de cette dame se montrait de nouveau, au sortir des régions féeriques du sommeil.

Qui sait pourtant si ce feu, qui éclairait si faiblement la chambre de la malade, n’était pas en effet un phare qui attirait quelqu’un, quelqu’un peut-être qui ne s’attendait guère à venir là, vers l’endroit où l’appelait la fatalité ! Qui sait si cette lumière, qui brillait si faiblement, n’était pas en effet un signal qui devait éclairer cette chambre, chaque nuit, jusqu’à l’accomplissement de quelque événement prédestiné ! Parmi cette vaste multitude d’êtres qui voyagent en ce moment à la clarté du soleil et des étoiles, qui grimpent le long des coteaux poudreux et traversent d’un pied fatigué des plaines interminables, qui s’avancent par terre ou par mer, allant et venant d’une manière si bizarre, afin de se rencontrer, d’agir et de réagir les uns sur les autres, quel est celui qui, sans soupçonner encore le but de son voyage, se dirige vers cette demeure inévitable ?

Le temps nous l’apprendra. Honneur et opprobre, bâton de maréchal et baguettes de tambour, statue de pair dans l’abbaye de Westminster ou hamac de simple matelot sur l’Océan, la mitre et le work-house, le siège de président de la chambre des pairs ou la potence, le trône et la guillotine, tous ceux qui voyagent vers ces buts différents sont déjà en marche sur la grand’route du monde ; mais cette route a de merveilleuses divergences, et le temps seul pourra nous faire connaître où va chacun.

Par une froide soirée, vers l’heure du crépuscule, Mme Jérémie,