Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/45

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Elle était en train de prendre dans une armoire des draps et des couvertures ; elle s’empressa de les rassembler et de répondre : « Si, Jérémie. » Arthur Clennam l’aida, en se chargeant lui-même du paquet, souhaita le bonsoir au vieillard, et suivit Affery jusqu’aux combles de la maison.

Ils montèrent d’étage en étage, à travers l’odeur croupie d’une vieille maison mal ventilée et à moitié inhabitée, pour s’arrêter dans une chambre à coucher en mansarde, aussi triste et nue que toutes les autres ; elle paraissait encore plus laide et plus lugubre, grâce aux meubles de rebut dont elle était le lieu d’exil. Son mobilier se composait d’abominables vieilles chaises avec des fonds usés, d’autres vilaines vieilles chaises sans fonds, d’un tapis dont le dessin effacé montrait la corde, d’une table invalide, d’une commode démantibulée, d’une garniture de foyer si amincie qu’on aurait dit des squelettes de pelles et de pincettes défuntes, d’un lavabo qui avait tout l’air d’avoir été exposé pendant des siècles à une sale averse d’eau de savon, et d’un lit sans rideaux, dont les quatre maigres colonnes, terminées en pointes, semblaient se dresser là dans le but sinistre de rendre service aux locataires qui aimeraient mieux s’empaler que de dormir dans une pareille chambre. Arthur ouvrit la longue croisée pour contempler la forêt de cheminées noires et délabrées, et cette lueur rougeâtre du ciel qu’au temps jadis il prenait pour la réflexion nocturne de ce voisinage infernal et flamboyant, toujours présent à sa jeune intelligence, de quelque côté qu’il dirigeât ses regards.

Il quitta la croisée, s’assit auprès du lit, et regarda Affery qui mettait les draps.

« Affery, vous n’étiez pas mariée lorsque je suis parti ? »

Elle donna à sa bouche la forme qu’il fallait pour dire non, secoua la tête et continua à fourrer un oreiller dans sa taie.

« Comment donc cela s’est-il fait ?

— Mais c’est Jérémie, ça va sans dire, répliqua Affery, qui tenait entre les dents un coin de la taie d’oreiller.

— Il va sans dire que c’est lui qui vous l’a proposé ; mais comment cette idée vous est-elle venue ? Je n’aurais jamais pensé que ni vous ni lui vous eussiez songé à vous marier l’un ou l’autre, encore moins que vous eussiez jamais songé à vous marier l’un avec l’autre.

— Je ne l’aurais pas cru moi-même, dit Mme Jérémie, nouant les cordons de la taie d’oreiller.

— C’est ce que je voulais dire. Qu’est-ce donc qui vous a fait changer d’avis ?

— Je n’ai pas changé d’avis. »

Tandis qu’elle caressait l’oreiller qu’elle venait de poser sur le traversin, elle vit que son interlocuteur continuait à la regarder, comme s’il eût attendu la fin de cette phrase ; elle donna un grand coup de poing au milieu de l’oreiller, et ajouta :

« Comment pouvais-je m’en empêcher ?