Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/46

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— Comment vous pouviez vous empêcher de vous marier ?

— Parbleu ! dit Mme Jérémie. Je n’y suis pour rien. Je n’y aurais jamais pensé, moi. J’avais bien autre chose à faire que de penser à cela, ma foi ! C’est elle qui s’est mise à mes trousses tout le temps qu’elle pouvait aller et venir dans la maison, et elle était bien allante dans ce temps-là.

— Eh bien, après ?

— Eh bien ! après ? répéta Mme Jérémie, comme un écho : c’est justement ce que je me suis dit. Eh bien, après, à quoi bon réfléchir ? Quand des gens aussi malins que ces deux êtres-là ont mis ça dans leur idée, que voulez-vous que j’y fasse ? rien.

— C’est donc ma mère qui a projeté ce mariage ?

— Le Seigneur vous bénisse, Arthur, et me pardonne d’invoquer son nom ! s’écria Affery, parlant toujours à voix basse. S’il n’avait pas été du même avis, croyez-vous que jamais cela fût arrivé ? Jérémie ne m’a jamais fait la cour ; je ne devais pas m’y attendre, après être restée tant d’années sous le même toit, et lui avoir obéi ainsi que j’ai fait. Il me dit comme ça un matin, qu’il me dit : « Affery, dit-il, j’ai quelque chose à vous demander. Que pensez vous du nom de Flintwinch ? — Ce que j’en pense ? que je dis. — Oui, qu’il me répond, parce que vous allez le prendre. — Le prendre ? que je dis, Jérémie ! — Oh ! il est bien malin, allez ! »

Mme Jérémie s’était mise à étendre sur le lit un second drap, puis une couverture de laine, puis un couvre-pied, comme si elle eût terminé là son histoire.

« Eh bien ? dit encore une fois Arthur.

— Eh bien ! répéta encore Mme Jérémie, toujours comme un écho ; comment pouvais-je m’en empêcher ? Il me dit : « Affery, il faut que vous et moi nous nous mariions ensemble, et vous allez voir pourquoi. Elle ne se porte plus aussi bien qu’autrefois, et elle aura presque toujours besoin de quelqu’un dans sa chambre ; alors nous serons constamment après elle, et il n’y aura personne que nous pour l’approcher, lorsque nous ne serons pas là. Bref, ça sera plus commode. Elle est de mon opinion, qu’il dit ; donc, si vous voulez bien mettre votre chapeau, lundi prochain, à huit heures du matin, ce sera une affaire bâclée, »

Mme Jérémie releva le couvre-pied.

« Eh bien ?

— Eh bien ! répéta Mme Jérémie ; justement ! Je m’assois et je me dis : « Eh bien ! » Pour lors, Jérémie continue : « Quant aux bans, comme on les publiera pour la troisième fois dimanche prochain (j’ai commencé à les faire publier il y a une quinzaine de jours), c’est pour cela que j’ai fixé lundi. Elle vous en parlera elle-même, et, maintenant que vous voilà avertie, vous ne serez pas prise au dépourvu, Affery. » Le même jour elle m’en a parlé en me disant : « Il paraît, Affery, que vous et Jérémie allez vous marier ; j’en suis bien aise, et vous aussi, avec raison. C’est une bonne chose pour vous, et qui ne peut que m’être agréable dans les cir- ---