Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/70

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« Savez-vous que je commence à devenir tout fier de vous ? dit un jour au détenu son ami le guichetier. Vous serez bientôt le plus ancien habitant de l’endroit. Il nous manquerait quelque chose si vous veniez à nous quitter, vous et votre famille. »

Le guichetier était réellement fier de son prisonnier. Il en parlait en termes louangeurs aux nouveaux venus, lorsque son favori avait le dos tourné.

« Avez-vous remarqué, demandait-il, l’homme qui vient de sortir de ma loge ? » Le nouveau venu répondait probablement oui. « Si jamais personne a été élevé en gentleman, c’est bien cet homme-là. On n’a pas regardé à la dépense, allez ! pour son éducation. Il est monté un jour chez le gouverneur pour essayer un piano neuf. Il vous a joué dessus, à ce qu’on m’a dit, à enfoncer un orgue de Barbarie c’était ravissant ! Quant aux langues, il parle tout ce qu’on veut. Nous avons eu un Français ici, dans le temps, et je crois que mon gaillard savait plus de français que le Français lui-même. Nous avons eu un Italien ici, dans le temps, et mon gaillard lui a fermé la bouche en un rien de temps. Vous trouverez des gens curieux à voir dans d’autres prisons, je ne dis pas le contraire, mais, si vous voulez un échantillon premier numéro, sous le rapport du savoir, il faut venir le chercher à la Maréchaussée. »

Lorsque la plus jeune de ses filles eut atteint sa huitième année, la femme du prisonnier, dont la santé languissait depuis longtemps (elle était naturellement faible de constitution, car, pour le séjour de la prison, elle ne s’en affectait pas plus que son mari), alla passer quelque temps à la campagne chez une humble amie, une ancienne nourrice, où elle trépassa. Le mari resta enfermé dans sa chambre pendant quinze jours, et un clerc d’avoué, qui se trouvait là en qualité de débiteur insolvable, rédigea, de sa plus belle main, une adresse de condoléance minutée comme un bail et qu’il fit signer à tous les prisonniers. Lorsque le veuf se remontra, ses cheveux étaient plus gris (ils avaient commencé à grisonner de bonne heure), et le guichetier remarqua que ses mains irrésolues recommençaient à se porter aussi fréquemment à ses lèvres tremblantes qu’au moment de son arrivée. Mais il se remit au bout d’un mois ou deux, et les enfants continuèrent de jouer dans la cour ; seulement ils étaient en deuil.

Puis Mme Baugham, qui durant tant d’années avait été le principal moyen de communication avec le monde extérieur, commença à devenir infirme et à se laisser glisser sur les trottoirs plus souvent que par le passé, dans un état comateux, versant à terre le contenu de son panier et égarant dix-huit à vingt sous de la monnaie qu’elle aurait dû rapporter à ses pratiques. Le fils de Mme Baugham commença à la remplacer : c’était un garçon très habile à faire les commissions, et qui connaissait la prison et les rues de la ville sur le bout de son doigt.