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LA PETITE DORRIT



CHAPITRE VIII.

La geôle.


Arthur Clennam s’arrêta au milieu de la rue, guettant quelque passant à qui il pût demander quel était cet endroit. Il laissa passer, sans les interroger, plusieurs personnes dont le visage ne semblait pas promettre une réponse polie, et se tenait encore en faction, lorsqu’un vieillard se dirigea de ce côté pour entrer dans la cour.

Le dos voûté, il marchait d’un pas lourd et d’un air préoccupé qui devait rendre assez dangereuse pour lui une promenade à travers les rues encombrées de Londres. Sa mise était sale et misérable ; une redingote jadis bleue, blanchie à toutes les coutures, lui descendait aux chevilles et était boutonnée jusqu’au menton, où elle se perdait dans un vieux squelette de col-cravate en velours. Le bout d’un morceau de bouracan rouge (qui avait servi autrefois à soutenir le velours, quand il en existait encore), maintenant dénudé, se retroussant derrière la tête du vieillard, au milieu d’une confusion de cheveux gris, ne montrait plus qu’une étoffe rouillée comme la boucle qui la tenait attachée, et menaçait à chaque instant en se relevant de renverser le chapeau : un sale chapeau crasseux, sans poil, dont les bords brisés et chiffonnés se rabattaient sur les yeux de son propriétaire et dont s’échappait un bout de mouchoir déchiré. Son pantalon était si long et si mal attaché, ses souliers si larges et si mal faits, qu’il traînait les pieds comme un éléphant, sans qu’on pût dire si c’était sa dégaine naturelle, ou si ce n’était pas plutôt la faute de son accoutrement et de sa chaussure incommodes. Il avait sous le bras un étui éclopé et usé qui renfermait quelque instrument de musique ; il tenait de la même main un petit cornet de papier gris contenant pour un sou de tabac à priser, à l’aide duquel il régalait sans trop de frais son pauvre vieux nez bleu, d’une prise à dessein prolongée, lorsque Arthur Clennam fixa les yeux sur lui.

Ce fut à ce vieillard qu’il adressa sa question, après avoir traversé la cour et lui avoir frappé doucement sur l’épaule. Le vieillard s’arrêta et se retourna, laissant lire dans l’expression terne de ses yeux gris que sa pensée revenait d’un long voyage et qu’il avait par-dessus le marché l’oreille un peu dure.

« Pouvez-vous me dire, monsieur, demanda Arthur, répétant sa question, quel est cet endroit ?

— Ah oui ! cet endroit ? répondit le vieillard arrêtant sa prise de tabac à mi-chemin, et indiquant l’endroit sans le regarder. C’est la Maréchaussée, monsieur.