Page:Dickens - Nicolas Nickleby, trad. La Bédollière, 1840.djvu/335

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comment a-t-il offert sa main à une femme qui doit avoir au moins… au moins le double de mon âge ? Comment a-t-elle eu l’audace de l’accepter ? En vérité, j’en suis révoltée ! …

Et tout en prenant part aux plaisirs de la soirée, madame Nickleby exprima à miss la Creevy son mécontentement par une tenue froide et réservée.


CHAPITRE LIV.

Nicolas était du nombre de ceux dont la joie est incomplète si elle n’est partagée par ceux qui furent leurs amis en des jours contraires. Au milieu de sa prospérité, ses pensées se portaient vers John Browdie. Il donnait un sourire à leur première entrevue, une larme à leur seconde. Il entendait encore les paroles d’encouragement que l’honnête paysan lui avait adressées sur la route de Londres.

Plusieurs fois, Catherine et lui se concertèrent pour écrire conjointement une lettre à John Browdie ; mais, ils avaient beau se mettre à l’œuvre avec les meilleures intentions du monde, il leur survenait des distractions, et la lettre n’était jamais achevée. Quand Nicolas essayait seul de la rédiger, il s’apercevait qu’il lui était impossible d’exprimer la moitié de ce qu’il eût désiré dire, et que ses paroles étaient froides en comparaison de ses sentiments. Enfin, après s’être souvent reproché sa négligence, il résolut de faire une excursion dans l’Yorkshire, et de se présenter à l’improviste devant M. et madame Browdie.

Voilà pourquoi un soir, entre sept et huit heures, Catherine et lui se trouvèrent dans le bureau de la Tête de Maure. Ils y retinrent une place pour Greta-Bridge, par la voiture du lendemain ; et, comme le temps était beau, ils parcoururent les rues pour faire diverses emplettes nécessaires à ce voyage.

Catherine avait tant d’anecdotes à raconter au sujet de Frank, et Nicolas tant d’anecdotes au sujet de Madeleine, qu’ils ne s’aperçurent pas qu’ils s’égaraient dans un labyrinthe de petites rues. N’ayant pu parvenir à retrouver le chemin, Nicolas, guidé par la faible clarté qui partait d’une cave voisine, s’apprêtait à en interroger les habitants, quand il fut arrêté par les bruyantes clameurs d’une femme en colère.

— N’entrez pas, dit Catherine, on se dispute là-dedans. — Attendons ; sachons de quoi il s’agit. — Paresseux, propre à rien, criait la femme, pourquoi ne tournez-vous pas le mangle[1] ? — C’est ce que je fais, idole de mon âme, répondit une


  1. Espèce de calandre, machine à repasser.