Page:Dickens - Nicolas Nickleby, trad. La Bédollière, 1840.djvu/88

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me parliez tout à l’heure ? — Oui. — Alors, mon bon ami, parlez ; considérez de grâce ma déplorable condition, et puisque je vous promets de ne faire aucune démarche sans prendre conseil de vous, dites du moins un mot pour me consoler.

Touché de ces instances, Newman balbutia une infinité de phrasés entortillées et décousues pour arriver à dire que madame Kenwigs l’avait longuement interrogé le matin sur l’origine de sa connaissance avec Nicolas, et sur la vie, les aventures et la généalogie de celui-ci ; que Newman avait éludé ces questions de son mieux, mais que, vivement pressé et forcé dans sa retraite, il s’était permis d’avancer que Nicolas était un professeur du plus haut mérite, victime de malheurs qu’il n’était pas libre d’expliquer, et portant le nom de Johnson. Madame Kenwigs, poussée par la reconnaissance, l’ambition ou l’orgueil maternel, avait fini par charger Newman de proposer à M. Johnson d’apprendre aux quatre demoiselles Kenwigs la langue française, telle que la parlent les naturels du pays, moyennant le salaire hebdomadaire d’un shilling par semaine pour chaque demoiselle Kenwigs, et d’un shilling en sus en attendant que l’enfant pût se mettre à la grammaire.

— Ou je me trompe fort, avait ajouté madame Kenwigs après avoir fait cette proposition, ou ce temps n’est pas loin, car on n’a jamais vu d’enfant venir au monde avec tant de dispositions. — Voilà, dit Newman, j’ai fini. Cette place est au-dessous de vous, je le sais ; mais je crois que vous pourriez… — Que je pourrais ! s’écria vivement Nicolas ; j’accepte cette offre avec empressement. Dites-le sans retard à la digne mère, mon cher ami ; je suis prêt à commencer quand elle voudra.

Newman se hâta d’aller apprendre à madame Kenwigs cette bonne nouvelle, et, dans le courant du même jour, les filles du tourneur en ivoire reçurent leur première leçon.


CHAPITRE XIII.

Ce fut le cœur gros et plein d’une foule de tristes pressentiments insurmontables que, le matin du jour désigné pour son début chez madame Mantalini, Catherine Nickleby quitta la Cité.

À cette heure matinale, les rues fourmillent de jeunes filles, pâles et chétives, dont l’occupation, comme celle du ver, est de produire l’étoffe brillante qui revêt les oisifs insouciants ; elles se dirigent vers le théâtre de leur travail journalier, et dans leur marche précipitée saisissent comme à la dérobée la seule bouffée d’air bienfaisant et l’unique rayon de soleil qui réjouisse leur monotone existence durant