Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/105

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Je me saurais bien rendre à chacun accointable,
Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court :
Je saurais bien prêter (comme on dit à la cour)
Auprès d’un grand seigneur quelque œuvre charitable.

Je saurais bien encor, pour me mettre en avant,
Vendre de la fumée à quelque poursuivant,
Et pour être employé en quelque bonne affaire,

Me feindre plus rusé cent fois que je ne suis :
Mais ne le voulant point, Gordes, je ne le puis
Et si ne blâme point ceux qui le savent faire !

CXLV

Tu t’abuses, Belleau, si pour être savant
Savant et vertueux, tu penses qu’on te prise :
Il faut (comme l’on dit) être homme d’entreprise
Si tu veux qu’à la cour on te pousse en avant.

Ces beaux noms de vertu, ce n’est rien que du vent.
Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,
L’ignorance, l’envie, avec la convoitise:
Par ces arts jusqu’au ciel on monte bien souvent.

La science à la table est des seigneurs prisée,
Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :
Garde, si tu m’en crois, d’en acquérir le bruit.

L’homme trop vertueux déplaît au populaire :
Et n’est-il pas bien fol, qui, s’efforçant de plaire,
Se mêle d’un métier que tout le monde fuit ?

CXLVI

Souvent nous faisons tort nous-même’ à notre ouvrage,
Encor que nous soyons de ceux qui font le mieux :
Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux,
Soit par trop imiter ceux qui sont de notre aage.

Nous ôtons bien souvent aux princes le courage
De nous faire du bien : nous rendant odieux,
Soit pour en demandant être trop ennuyeux,
Soit pour trop nous louant aux autres faire outrage.

Et puis nous nous plaignons de voir notre labeur
Veuf d’applaudissement, de grâce et de faveur,
Et de ce que chacun à son œuvre souhaite.