Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/46

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Maintenant la fortune est maistresse de moy,
Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la posterité je n’ay plus de souci,
Ceste divine ardeur, je ne l’ay plus aussi,
Et les Muses de moy, comme estranges, s’enfuyent.

VII

Cependant que la Court mes ouvrages lisoit,
Et que la Sœur du Roy, l’unique Marguerite,
Me faisant plus d’honneur que n’estoit mon merite,
De son bel œil divin mes vers favorisoit,

Une fureur d’esprit au ciel me conduisoit
D’une aile qui la mort et les siecles évite,
Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite,
De son feu plus divin mon ardeur attisoit.

Ores je suis muet, comme on voit la Prophete,
Ne sentant plus le dieu qui la tenoit sujette,
Perdre soudainement la fureur et la voix.

Et qui ne prend plaisir qu’un Prince luy commande ?
L’honneur nourrit les arts, et la Muse demande
Le théâtre du peuple et la faveur des Rois.

VIII

Ne t’esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame,
Si de ton Dubellay France ne lit plus rien,
Et si avecques l’air du ciel Italien
Il n’a humé l’ardeur que l’Italie enflamme.

Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame,
Et la saincte faveur de ton Prince et du mien,
Cela (Ronsard), cela, cela mérite bien
De t’eschauffer le cœur d’une si vive flamme.

Mais moy, qui suis absent des rayz de mon Soleil,
Comment puis-je sentir eschauffement pareil
A celuy qui est près de sa flamme divine ?

Les coteaux soleillez de pampre sont couverts
Mais des Hyperborez les eternels hyvers
Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.