Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/47

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


IX

France, mère des arts, des armes et des loix,
  Tu m’as nourri long temps du laict de ta mammelle :
  Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle,
  Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m’as pour enfant advoué quelquefois,
  Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ?
  France, France, respons à ma triste querelle :
  Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.

Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
  Je sens venir l’hyver, de qui la froide haleine
  D’une tremblante horreur fait herisser ma peau.

Las, tes autres aigneaux n’ont faute de pasture,
  Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :
  Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

X

Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,
  Ce n’est l’air des Latins, ni le mont Palatin,
  Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin,
  Changeant à l’estranger mon naturel langage :

C’est l’ennuy de me voir trois ans et davantage,
  Ainsi qu’un Prométhé, cloué sur l’Aventin,
  Où l’espoir miserable et mon cruel destin,
  Non le joug amoureux, me detient en servage.

Et quoy (Ronsard), et quoy, si au bord estranger
  Ovide osa sa langue en barbare changer
  Afin d’estre entendu, qui me pourra reprendre

D’un change plus heureux ? nul, puisque le François,
  Quoy qu’au Grec et Romain égalé tu te sois,
  Au rivage Latin ne se peut faire entendre.

XI

Bien qu’aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire,
  Bien que de tels tresors l’avarice n’ait soin,
  Bien que de tels harnois le soldat n’ait besoin,
  Bien que l’ambition tels honneurs ne desire :