Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/49

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S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
  S’ils furent mon venin, le scorpion utile
  Qui sera de mon mal la seule guérison.

XIV

Si l’importunité d’un créditeur me fasche,
  Les vers m’ôtent l’ennui du fâcheux créditeur :
  Et si je suis fasché d’un fascheux serviteur,
  Dessus les vers (Boucher) soudain je me défasche.

Si quelqu’un dessus moi sa colère délasche,
  Sur les vers je vomis le venin de mon cœur :
  Et si mon foible esprit est recru du labeur,
  Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.

Les vers chassent de moy la molle oisiveté,
  Les vers me font aymer la douce liberté,
  Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose.

Si donc j’en recueillis tant de profits divers,
  Demandes-tu (Boucher) de quoi servent les vers,
  Et quel bien je reçois de ceux que je compose ?

XV

Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps ?
  Je songe au lendemain, j’ai soin de la despense
  Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
  À rendre sans argent cent crediteurs contents.

Je vais, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
  Je courtise un banquier, je prens argent d’avance :
  Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
  Et ne fais pas le quart de ce que je pretends.

Qui me presente un compte, une lettre, un memoire,
  Qui me dit que demain est jour de consistoire,
  Qui me rompt le cerveau de cent propos divers,

Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
  Avecques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
  Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?