Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/56

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XXX

Quiconques (mon Bailleul) fait longuement sejour
Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure
D’aller de port en port cerchant son adventure,
Et peut vivre estranger dessous un autre jour ;

Qui peut mettre en oubly de ses parens l’amour,
L’amour de sa maistresse, et l’amour que nature
Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,
Et voyage tousjours sans penser au retour ;

Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,
Et digne que jadis ait succé la mammelle
D’une tygre inhumaine : encor ne voit-on point

Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent,
Et ceux qui parmy nous domestiques sejournent,
Tousjours de la maison le doux desir les poingt.

XXXI

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aage !

Quand reverray-je, helas, de mon petit village
Fumer la cheminee, et en quelle saison
Reverray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?

Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.

XXXII

Je me feray sçavant en la philosophie,
En la mathematique, et medecine aussi :
Je me feray legiste, et d’un plus haut souci
Apprendray les secrets de la theologie :