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Page:Féron - La fin d'un traître, 1930.djvu/8

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LA FIN D’UN TRAÎTRE

— C’est une bien vilaine saison, père Brimbalon, surtout pour les pauvres gens.

— À qui le dites-vous, dame Mélie ? Ah ! si seulement vous saviez toutes les misères de notre triste métier. Souvent par les froids les plus rigoureux il faut quitter la cambuse où l’on grelotte pour aller tendre la main à ceux qui ont plus que leurs besoins. Si encore les bonnes gens donnaient… Mais combien vous tournent la tête, combien vous repoussent, combien vous jettent leurs malédictions à la tête ! Et lorsqu’on a trimbalé tout le jour dans la neige, dans le vent et sous les morsures du froid, on rentre au soir dans la baraque que le gel fait craquer sinistrement. On rentre souvent avec rien, le ventre affamé, le gosier à sec, les pieds et les mains à demi gelés, et c’est à peine s’il reste un vieux croûton de pain et trois ou quatre fagots. Je vous assure, dame Mélie, que c’est là qu’on trouve que la vie n’est pas rose, comme on dit.

Le mendiant se pencha et tendit vers la flamme plus claire, plus haute et plus pétillante ses mains grêles et tremblantes.

— Voyez, dame Mélie, mes mains sont déjà engourdies… Je me demande comment elles pourront supporter les gros froids qui s’en viennent à la course.

— Voulez-vous un verre de vin chaud, père Brimbalon ? offrit la servante prise de pitié.

— Mon Dieu ! dame Mélie, à qui l’offrez-vous votre verre de vin chaud ? Ah ! un verre de vin chaud… Eh quoi ! dame Mélie, avez-vous juré de me gâter ?

— Ça vous fera du bien, père Brimbalon, car je vois que vous tremblez de froid. Le pauvre défunt Maître Jean demandait toujours son vin chaud lorsqu’il rentrait d’une promenade au temps des gels. Ça va vous ragaillardir, vous allez voir !

— Mais dites-moi auparavant, Mélie, est-ce que votre maîtresse…

— Elle est dans sa chambre. Elle s’habille… Dans dix minutes, elle viendra.

— Bon ! bon ! dame Mélie, on n’est point pressé, et moins encore quand on se trouve si bien à son aise près d’un si bon feu. Allez ! allez ! dame Mélie à votre besogne, j’attendrai la maîtresse.

— Je vais d’abord chercher votre vin chaud.

La servante quitta la salle pour revenir peu après, apportant une grande tasse de pierre remplie d’un vin chaud qui fumait doucement.

Le mendiant prit la tasse d’une main plus tremblante, non de froid, mais de plaisir.

— Dame Mélie, il faut vous dire que je n’ai pas l’habitude… Vous savez, quand on est pauvre comme je suis, on ne connaît que l’eau. Mais je n’oserai pas vous refuser, car, sachant avec quel bon cœur vous m’offrez ce vin, ce serait peut-être vous faire affront que de refuser.

Il aspira de narines frémissantes la fumée qui s’échappait de la tasse.

— Exquis ! exquis ! proféra-t-il, et rien que par le fumet. Ah ! on peut dire de suite sans risquer de mentir qu’on ne boit pas ici de la foirolle comme en débite le père Bousquet, ce vieux coquin. Je flaire là, dans cette tasse, quelque chose qui va certainement me clouer sur ce siège, tandis que le père Bousquet, ce gredin de fesse-mathieu, nous abreuve d’une lie qui vous fait prendre souvent le mors aux dents.

De nouveau il pencha ses narines tout au ras de la tasse et en aspira encore le contenu avec une sorte de volupté. Puis, lentement, comme avec crainte ou respect, et tandis que ses petits yeux gris pétillaient d’une joie débordante, il prit une lampée qui fit un bruit d’eaux impétueuses à l’entrée d’une gorge étroite.

Le mendiant papillota des paupières et passa sur ses lèvres humectées par le vin une langue satisfaite.

— Ah ! chère dame Mélie, dit-il comme avec extase, je voudrais bien être votre mari… Ce que j’en ferais une belle vie !… Ah ! mais… ah ! mais… quel vin délicieux !

Brusquement et gloutonnement, il avala le tout d’un trait formidable.

Mélie souriait.

— Je vais vous dire, reprit Brimbalon, en rendant la tasse vide, quand ça fume comme ça, faut boire d’un seul coup ; car autrement ça s’évente et ça perd son meilleur. Tiens ! comme c’est curieux, si ça vous fait un effet de suite. Oui, sans blague, dame Mélie, ça me ramène à la jeunesse. Merci bien, dame Mélie, je reviendrai encore pour regoûter à votre vin chaud.

— Vous serez le bienvenu, père Brimbalon. Allez, continuez à vous chauffer tandis que je vais continuer, moi, ma besogne à la cuisine.

— Allez ! allez ! dame Mélie, je ne veux pas vous retenir davantage. Moi, vous savez, je suis fait comme ça, je n’aime pas à déranger les gens et surtout les gens qui sont chez eux.

La flamme du foyer et le vin chaud avaient mis du rouge aux joues blêmes du mendiant. Maintenant, ses lèvres s’écartaient dans un large sourire de contentement qui manifestait un extrême bien-être.

— Oui, bien, murmura-t-il comme pour répondre à certaines pensées qu’il retournait dans son esprit, je voudrais bien être le mari de dame Mélie…

Un bruit de pas légers sur le tapis de la salle lui fit tourner la tête. Il demeura ébahi d’admiration en voyant s’avancer vers lui une jeune femme dans toute la splendeur de la beauté d’Ève.

Le mendiant se leva précipitamment et dit en s’inclinant avec respect :

— Bien le bonjour, mademoiselle de la Pécherolle…

D’une voix sourde et grave, la jeune femme l’interrompit net.

— Ne prononcez plus ce nom, je vous en prie, père Brimbalon. Désormais, je ne suis plus que Sévérine Colonnier… la maudite !

— Maudite… dites-vous ?

Incapable d’en dire davantage, le mendiant retomba sur son siège comme avec accablement.

Avec non moins d’accablement, la jeune femme s’était assise plus loin. Le mendiant put voir quelques larmes rouler sur les joues pâles de celle qui disait ne plus s’appeler que Sévérine Colonnier.

Les deux personnages demeurèrent silencieux durant quelques minutes et comme gênés tous deux.

Le mendiant se mit à observer à la dérobée