Page:Fuster - Sonnets, 1887-1888.djvu/3

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LE SEMEUR


Quand le semeur s’en va, sous le ciel rude et blême,
C’est un douteux espoir qui le vient animer.
Il ne sait pas toujours si le blé va germer
Dans le sillon qu’il creuse et dans le champ qu’il aime.

Pourtant il fait sa tâche, il marche, il sue, et même,
Puisqu’un jour de repos nous pourrait affamer,
Puisque c’est son devoir d’aller et de semer,
Il va, heurtant la glèbe indifférente, et sème.

Tels, nous qui savons bien, nous qui savons trop bien
Que dans un sol ingrat il ne germera rien,
Sans croire à la moisson, semons l’idée aimée !

Nous garderons du moins, descendant au cercueil,
La suprême grandeur et l’immuable orgueil
De l’avoir prise en mains et de l’avoir semée.




BAISER DE MORT


Si Dieu nous accordait la grâce de choisir
Comment nous quitterons les douceurs de la terre,
Je voudrais, — car j’ai peur du tragique mystère, —
Épuiser jusqu’au bout mon suprême désir.

Les yeux lourds, le cœur lourd d’angoisse et de plaisir,
Nous serions là, muets, effrayés de nous taire :
Le silence emplirait la chambre solitaire,
Nous chercherions les mots sans pouvoir les saisir.

Ce serait l’heure douce où frissonnent les choses ;
L’odeur de tes cheveux et le parfum des roses
M’assoupiraient encor dans tes bras épuisés ;

Mes lèvres brûleraient sur tes lèvres de flamme,
Et ce baiser suprême, après tant de baisers.
Nous fermerait les yeux en nous arrachant l’âme.


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