Page:Gautier - Le Second Rang du Collier.djvu/12

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À cette fin d’automne, en revenant de la campagne, Mlle Huet retourna habiter chez elle avec sa mère et sa sœur, la belle Virginie, qui nous donnait cà et là de vagues leçons de piano ; mais à peine étions-nous levées qu’elle arrivait, ponctuelle, et nous prenait en main, comme un attelage encore mal dressé.

À force de patience, de ténacité : grâce à une faconde persuasive dont elle nous étourdissait, la pompeuse Honorine parvenait à vaincre nos révoltes et nous conduisait presque comme elle le voulait.

Ce fut pour moi une sorte d’abdication de ma personnalité, un renoncement, une veulerie de volonté et presque de pensée, qui fait cette époque de ma vie la plus vide, la moins vivante.

Nous avions l’air, ma sœur et moi, de personnes très sages, nous subissions les devoirs, accomplissant des tâches machinales, nous immobilisant dans des essais de couture, et nous ne retrouvions un peu d’entrain que le soir, quand la porte s’était refermée sur le départ tumultueux de Mlle Huet.

Le dimanche, comme nos parents dînaient toujours en ville, elle restait avec nous et nous conduisait « en partie fine » disait-elle, dîner au restaurant, le plus souvent place de la Bourse « Au rosbif » une renommée d’alors. Ces orgies, à un franc par tête, nous semblaient assez mornes ; nous regrettions le riz au lait de jadis et les lectures des romans de George Sand, qui faisaient