Page:Gautier - Le Second Rang du Collier.djvu/36

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de mon père, ma sœur à la gauche, ma mère à côté de ma sœur. Tout un demi-cercle reste vide.

Nous sommes tous un peu gênés, à ce commencement de dîner, affectés par ce changement si brusque, ce milieu nouveau, ces murs nus, ce parquet terne où traîne de la paille.

Ma mère récrimine contre les méfaits probables des déménageurs, elle énumère les objets cassés ou écornés, ceux qu’on ne retrouve pas.

Mon père conclut :

— La sagesse des nations l’affirme : « Trois déménagements valent un incendie ».

Tout à coup, une lueur empourpre la chambre ; à travers les vitres nues, des traînées rouges courent sur la table, sur nos mains, montent le long de la muraille.

— Qu’est-ce que c’est ?… le feu ?…

Et nous voici tous sur la terrasse ; la serviette à la main.

C’est le soleil couchant, qui incendie le ciel, et ce spectacle inusité nous cause une extrême surprise. La pourpre et l’or se fondent, sous des nuages qui flambent, derrière le rideau des grands peupliers, dont les silhouettes prennent une couleur intense de velours loutre. Toutes les ramilles des arbres sont visibles, noires sur cette lumière et laissent fuser çà et là des jets de feu.

Mon père a mis son monocle, pour ne rien perdre de la vision.