Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/188

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Arrivée à l’endroit où l’inconnu l’avait quittée, la veille, et où le duc Arthur lui était apparu, elle s’arrêta instinctivement, retint fortement sa génisse qui, luttant naturellement contre elle, l’entraîna de quelques pas.

Arthur se présenta aussitôt, elle lâcha la corde, et la vache se mit à bondir et à galoper vers son étable. Julietta le regarda avec amour, avec envie, avec jalousie ; il passa en la regardant comme il regardait les bois, le ciel, les champs.

Elle l’appela par son nom ; il f’ut sourd à ses cris comme au bêlement du mouton, au chant de l’oiseau, aux aboiements du chien.

— Arthur, lui dit-elle avec désespoir, Arthur, oh ! Arthur, écoute !

Et elle courut sur ses pas, et se traina à ses vêtements, et elle balbutiait en sanglotant ; son cœur battait avec violence, elle pleurait d’amour et de rage. Il y avait tant de passion dans ces cris, dans ces larmes, dans cette poitrine qui se soulevait avec fracas, dans cet être faible et aérien qui se traînait les genoux sur le sol, tout cela était si éloigné des cris d’une femme pour une porcelaine brisée, du bêlement du mouton, du chant de l’oiseau, de l’aboiement du chien, qu’Arthur s’arrêta, la regarda un instant… et puis il continua sa route.

— Oh ! Arthur, écoute de grâce un instant ! car je t’aime, je t’aime ! Oh ! viens avec moi, nous irons vivre ensemble sur la mer, loin d’ici, ou bien, tiens ! nous nous tuerons ensemble.

Arthur marchait toujours.

— Écoute, Arthur ! mais regarde-moi ! je suis donc bien hideuse, bien laide ? tu n’es donc pas un homme, toi, que ton cœur est froid comme le marbre et dur comme la pierre !

Elle tomba à genoux à ses pieds, en se renversant sur le dos comme si elle allait mourir. Elle mourait,