Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, III.djvu/91

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la cravate dans la cuvette, les gants dans le pot de chambre. Quant à Morel, encore en caleçon, pieds nus dans de gros chaussons de lisière et couvert d’une vieille redingote de velours qui lui servait de robe de chambre, il avait l’air épuisé de fatigue et baillait horriblement ; l’orgie de la veille avait laissé sur sa figure cette pâleur verte, qui n’apparait que le lendemain, comme le remords de la chair elle-même, et qui fait ressembler les vivants à des cadavres, la face terne, la peau suante, les yeux éblouis de la lumière du jour. C’était bien la le réveil de l’ivresse, dans toute sa misère, avec sa chaleur aigre et son délire qui tombe.

Il s’assit a cheval sur une chaise, en face d’Henry.

— Quoi de neuf ? lui demanda-t-il.

— Il y a une heure que je vous parle.

— De quoi ?

— D’elle.

— De qui ?

— Mais d’elle, de Mme Renaud.

— Ah! c’est vrai! vous donnez dans la femme honnête. Eh bien, qu’est-ce que nous en dirons? Savez-vous que son petit bal était assez gentil ? les vins étaient bons, les domestiques servaient bien.

— Et elle, dit Henry, n’est-ce pas qu’elle était bien belle, hein?

— Gros fat ! dit Morel, est-il heureux ?

Henry sourit et eut envie de ne pas pousser plus loin la confidence, mais il reprit simplement.

— Pas tant que vous le croyez, peut-être.

— Pourquoi ? est-ce que nous ne sommes pas toujours l’amant chéri de cette céleste créature ?… Comme je me suis fait mal au genou ! ajouta-t-il en se frottant la rotule, imbécile que je suis d’avoir voulu danser !

— Avez—vous remarqué, dit Henry, quand elle était assise dans le fond, sous ce candélabre de bronze,