Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/220

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LA VOIX.

Il te plaît pourtant, ce blasphème ! Et lorsqu’il a sonné dans ton oreille, tu l’écoutes encore qui s’y répète comme la vibration des lyres de cuivre. Elles aiment, elles ont les mains sont grasses de l’onguent des longues chevelures, elles aiment le cercle gris qui couronne ton crâne osseux et veulent sur ta poitrine austère frotter leurs doux seins blancs ; comme le fiévreux des villes qui aspire les montagnes, comme le lépreux dévoré qui souhaite la neige, elles demandent à ton coeur l’immensité fraîche.

ANTOINE.

Ce n’est pas pour moi qu’elles viennent, mais pour la parole du seigneur.

LA VOIX.

Puis, dans les longs silences qui suivent, quand, les coudes sur tes genoux, elles attendent en émoi, et que palpitent leurs yeux ouverts, d’où vient qu’avec leur haleine monte à toi la chaude angoisse ?

ANTOINE.

C’est que je tremble pour leurs terreurs, que je me repens pour leurs péchés, c’est enfin que leur âme me pèse.

LA VOIX.

Leur âme ! Est-ce ce rayon de clair de lune qui sort de leur paupière ou bien la vague mélodie de leurs lèvres, endormante et douce comme le clapotement des feuilles vertes ? Serait-ce, dans leurs mains, l’incompréhensible force des attouchements subtils, ou, quand elles pleurent, la transparence de leurs larmes qui brillent à la lumière ? Tout cela sans doute est leur âme. Tu aimes beaucoup leur âme, c’est peut-être aussi la senteur épicée que l’on respire sous leurs aisselles ?

ANTOINE.

Seigneur ! Si j’ai péché, dis-le-moi ; si je m’égare, éclaire-moi. Je refusais de les voir pourtant, mais il fallait bien, quand elles venaient, ranimer les pécheresses, rassurer les chrétiennes, convertir les idolâtres.

LA VOIX.

De quel oeil, jusqu’à l’horizon, tu accompagnais leur départ !