Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/245

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La Logique. Voilà que tu philosophises comme un grec ! Tu dis le mal, le bien, le bon, le mauvais, le vide, le plein, le beau, le laid ; voyons, habile homme, le bien ? C’est ce qui n’est pas le mal, sans doute, et le mal ce qui n’est pas le bien ? à merveille, on ne raisonne pas mieux dans les écoles. Le bien, pour l’âne, n’est-ce pas le chardon vert ? Pour la faux, la pierre qui l’aiguise ? Pour la femme, l’amour qui la récrée ? Mais pour le chardon, le mal c’est l’âne qui le croque ; pour la pierre, la faux qui l’use ; pour l’amour, la femme qui l’éteint. Le mal encore pour le cheval, c’est le chardon qui lui pique les naseaux ; pour l’herbe, la faux qui la tranche ; pour l’homme, la femme dont il se lasse. La guerre est exécrable aux vaincus, mais charmante aux vainqueurs ; la vie t’ennuie, d’autres s’en amusent ; la pluie détruit les moissons, elle féconde es champs stériles ; la mort dépeuple les cités, elle engraisse la terre ; on pleure de volupté, on rit de douleur, mais n’a-t-on pas mal aux flancs à force de rire et n’y a-t-il pas des douleurs que l’on recherche ? Au tronc du même arbre poussent ensemble la planche de la table et le couvercle du cercueil ; plus mince que la lame de la scie qui les sépare en deux est la différence de la joie, qui sonnera sur la première, à l’oubli, qui pourrira la seconde. Sais-tu si l’être est le bien, si le néant est le mal ? Tu ne connais ni le néant ni l’être, ni le bien ni le mal, et tu voudrais, ignorant les distances qui les écartent ou les affinités qui les unissent, dicerner dans chacun les degrés qui les composent, le principe qui les constitue !

ANTOINE.

Le mal ? C’est ce qui est défendu par Dieu. La Logique. à coup sûr ! Tel que l’homicide, l’adultère, l’idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion contre la loi : c’est pour cela qu’il a ordonné à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils, à Judith d’égorger Holopherne qui était son amant, à Jahel d’assassiner Sisara qui était son hôte, à tout le peuple d’exterminer les autres peuples, de massacrer les animaux, d’éventrer les femmes enceintes, et qu’il a fait forniquer Abraham avec Agar, Osée avec la courtisane, le serpent avec ève, et le saint-esprit avec Marie… Antoine pousse un cri. Et que Jacob volait Laban, que Moïse volait le roi d’égypte, que