Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/256

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Une fois de plus s’ils en avaient goûté, ils seraient devenus dieux selon la promesse du tentateur. Pour punir ce fils trop prodigue des dons du ciel, Die le condamna à garder sa forme ; la femme victorieuse a mis le pied sur sa tête, mais, par la piqûre qu’il lui a faite au talon, le venin éternel est monté jusqu’à son coeur. Sois adoré, grand serpent noir qui as des taches d’or comme le ciel a des étoiles ! Beau serpent que chérissent les filles d’ève ! Au grattemet de l’ongle sur la corde tendue, éveille-toi ! Au ronflement du roseau creux, éveille-toi ! Grimpe les précipices, pousse tes anneaux, accours, accours et viens sur nos autels lécher les pains eucharistiques que nous offrons au seigneur ! Antoine fait des efforts pour s’enfuir, les ophites l’enferment dans le cercle du serpent, il saute par-dessus à pieds joints, en faisant un signe de croix, les ophites disparaissent. Une outre de vin est jetée sur la scène, des hommes et des femmes ivres se mettent à courir autour, en dansant. Les Ascites. Vive le vin ! C’est lui qui est christ ! Il délie les coeurs. Qu’il déborde du calice ! Qu’il inonde le monde ! Les peuples sont affranhis. Rouge est le soleil, rouge est le jus du cep d’automne ; Moïse proscrivait les viandes impures : il n’y a rien d’impur, toute viande est bénie, car la vie est dans la viande. Mangeons la viande pour avoir la vie, buvons le vin pour avoir la flamme ! Aux noces de Cana il coulait partout et les chiens le lapaient dans le ruisseau de la cour. Quand son flanc fut percé, c’est du vin qui coula, le vin de la bonne nouvelle que nous honorons dans cette peau de chèvre.

ANTOINE

exaspéré. Mais les païens n’ont rien fait de si épouvantablement infâme ! Les Sévériens s’avançant du fond avec un visage sombre. Non, jamais ! Le vin a germé par la vertu de Satan, c’est la folie et la fureur, l’impudicité et le sacrilège. Maudit soit le prêtre qui sacrifie sous son espèce. Les Aquariens. Nous ne buvons, nous autres, que de l’eau, de l’eau tombée du ciel, symbole de la pureté du verbe. Anathème sur la chair.