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BUG-JARGAL.

n’était autre que l’exécrable ravisseur de Marie. Pour si peu d’heures, que de changement !

Thadée me dit qu’il avait vainement poursuivi Pierrot et son chien —, que les nègres s’étaient retirés, quoique leur nombre eût pu facilement écraser ma faible troupe, et que l’incendie des propriétés de ma famille continuait sans qu’il fût possible de l’arrêter.

Je lui demandai si l’on savait ce qu’était devenu mon oncle, dans la chambre duquel on m’avait apporté. Il me prit la main en silence, et, me conduisant vers l’alcôve, il en tira les rideaux.

Mon malheureux oncle était là, gisant sur son lit ensanglanté, un poignard profondément enfoncé dans le cœur. Au calme de sa figure, on voyait qu’il avait été frappé dans le sommeil. La couche du nain Habibrah, qui dormait habituellement à ses pieds, était aussi tachée de sang, et les mêmes souillures se faisaient remarquer sur la veste chamarrée du pauvre fou, jetée à terre à quelques pas du lit.

Je ne doutai pas que le bouffon ne fût mort victime de son attachement connu pour mon oncle, et n’eût été massacré par ses camarades, peut-être en défendant son maître. Je me reprochai amèrement ces préventions qui m’avaient fait porter de si faux jugements sur Habibrah et sur Pierrot ; je mêlai aux larmes que m’arracha la fin prématurée de mon oncle quelques regrets pour son fou. D’après mes ordres, on rechercha son corps, mais en vain. Je supposai que les nègres avaient emporté et jeté le nain dans les flammes ; et j’ordonnai que, dans le service funèbre de mon beau-père, des prières fussent dites pour le repos de l’âme du fidèle Habibrah.

XX

Le fort Galifet était détruit, nos habitations avaient disparu ; un plus long séjour sur ces ruines était inutile et impossible. Dès le soir même nous retournâmes au Cap.

Là, une fièvre ardente me saisit. L’effort que j’avais fait sur moi-même pour dompter mon désespoir était trop violent. Le ressort, trop tendu, se brisa. Je tombai dans le délire. Toutes mes espérances trompées, mon amour profané, mon amitié trahie, mon avenir perdu, et par-dessus tout l’implacable jalousie, égarèrent ma raison. Il me semblait que des flammes ruisselaient dans mes veines ; ma tête se rompait ; j’avais des furies dans le cœur. Je me représentais Marie au pouvoir d’un autre amant, au pouvoir d’un maître, d’un esclave, de Pierrot ! On m’a dit qu’alors je m’élançais de mon lit, et qu’il fallait six hommes pour m’empêcher de me fracasser le crâne sur l’angle des murs. Que ne suis-je mort alors !

Cette crise se passa. Les médecins, les soins de Thadée, et je ne sais quelle force de la vie dans la jeunesse, vainquirent le mal, ce mal qui aurait pu être un si grand bien. Je guéris au bout de dix jours, et je ne m’en affligeai pas. Je fus content de pouvoir vivre encore quelque temps pour la vengeance.

À peine convalescent, j’allai chez M. de Blanchelande pour demander du service. Il voulait me donner un poste à défendre ; je le conjurai de m’incorporer comme volontaire dans l’une des colonnes mobiles que l’on envoyait de temps en temps contre les noirs pour balayer le pays.

On avait fortifié le Cap à la hâte. L’insurrection faisait des progrès effrayants. Les nègres de Port-au-Prince commençaient à s’agiter ; Biassou commandait ceux du Limbé, du Dondon et de l’Acul ; Jean-François s’était fait proclamer généralissime des révoltés de la plaine de Maribarou ; Bouckmann, célèbre depuis par sa fin tragique, parcourait avec ses brigands les bords de la Limonade ; et enfin les bandes du Morne-Rouge avaient reconnu pour chef un nègre nommé Bug-Jargal.

Le caractère de ce dernier, si l’on en croyait les relations, contrastait d’une manière singulière avec la férocité des autres. Tandis que Bouckmann et Biassou inventaient mille genres de mort pour les prisonniers qui tombaient entre leurs mains, Bug-Jargal s’empressait de leur fournir les moyens de quitter l’île. Les premiers contractaient des marchés avec les lanches espagnoles qui croisaient autour des côtes, et leur vendaient d’avance les dépouilles des malheureux qu’ils forçaient à fuir. Bug-Jargal coula à fond plusieurs de ces corsaires. M. Colas de Maignè et huit autres colons distingués furent détachés par ses ordres de la roue où Bouckmann les avait fait lier. On citait de lui mille autres traits de générosité qu’il serait trop long de vous rapporter.

Mon espoir de vengeance ne paraissait pas près de s’accomplir. Je n’entendais plus parler de Pierrot. Les rebelles commandés par Biassou continuaient d’inquiéter le Cap. Ils avaient même une fois osé aborder le morne qui domine la ville, et le canon de la citadelle avait eu de la peine à les repousser. Le gouverneur résolut de les refouler dans l’intérieur de l’île. Les milices de l’Acul, du Limbé, d’Ouanaminte et de Maribarou, réunies au régiment du Cap et aux redoutables compagnies jaune et rouge, constituaient notre armée active. Les milices