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BUG-JARGAL.
La danse touchait à sa fin. (Page 35.)

Cette vallée était située dans le cœur même des mornes, dans ce qu’on appelle à Saint-Domingue les doubles montagnes. C’était une grande savane verte, emprisonnée dans des murailles de roches nues, parsemée de bouquets de pins, de gaïacs et de palmistes. Le froid vif qui règne presque continuellement dans cette région de l’île, bien qu’il n’y gèle pas, était encore augmenté par la fraîcheur de la nuit, qui finissait à peine. L’aube commençait à faire revivre la blancheur des hauts sommets environnants, et la vallée, encore plongée dans une obscurité profonde, n’était éclairée que par une multitude de feux allumés par les nègres : car c’était là leur point de ralliement. Les membres disloqués de leur armée s’y rassemblaient en désordre. Les noirs et les mulâtres arrivaient de moment en moment par troupes effarées, avec des cris de détresse ou des hurlements de rage. De nouveaux feux, brillants comme des yeux de tigre dans la sombre savane, marquaient à chaque instant que le cercle du camp s’agrandissait.

Le nègre dont j’étais le prisonnier m’avait déposé au pied d’un chêne, d’où j’observais avec insouciance ce bizarre spectacle. Le noir m’attacha par la ceinture au tronc de l’arbre auquel j’étais adossé, resserra les nœuds redoublés qui comprimaient tous mes mouvements, mit sur ma tête son bonnet de laine rouge, sans doute pour indiquer que j’étais sa propriété, et après qu’il se fut ainsi assuré que je ne pourrais ni m’échapper, ni lui être enlevé par d’antres, il se disposa à s’éloigner. Je me décidai