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de cette façon de parler, si l’on ignoroit que lance sus fautre, veut dire lance en arrest, lance appuyée sur le feutre qui garnissoit la cuisse, et que c’étoit dans l’attitude de la lance sus fautre, que les Gendarmes recevoient leur paye aux revues : de là on a dit payer lance sus fautre, pour payer exactement, payer aussi régulièrement que l’on payoit les Gendarmes qui étoient sous les armes.

L’equivoque du mot Pou qui s’est dit tantôt pour Paul, nom propre, tantôt pour Peu adverbe, a servi à faire des proverbes, ou du moins des expressions abusives. On a dit : Par S. Pou, comme on dit encore populairement : Par S. Peu. On se servoit du mot S. Pou, pour désigner un homme pauvre, peu accommodé des biens de la fortune.

Le mot Adesésplume qu’on trouve dans Phil. Mouskes, seroit inintelligible, si l’on n’étoit familiarisé avec la bizarrerie de nos Ecrivains dans la tournure de leurs phrases. Ce Poëte parle d’un Prince qui distribue à toute sa Cour des manteaux et des robes neuves : il dit qu’il n’y ot onc adesés plume, du mot adeser, toucher ; ce qui signifie que jamais plume n’y avoit touché, que jamais on n’y avoit essuyé sa plume ; c’est-à-dire, que les manteaux étoient tout neufs et sans la moindre tache.

La plupart de ces façons de parler venoient de nos Poëtes Trouvères ou Romanciers : leurs vers et leurs chants, dont les Cours des Seigneurs avoient retenti, après les lectures publiques et les représentations, passoient de bouche en bouche. Leurs expressions avoient l’honneur de devenir proverbiales. Dans ces temps de barbarie ils donnoient le ton, comme ont fait, dans le siècle le plus poli, les Corneille, les Racine, les la Fontaine, les Despréaux, les Moliere, les Quinault et leurs pareils. Notre langue s’est encore surchargée des dépouilles rustiques et grossières des anciens Auteurs, bien plus qu’elle ne s’est enrichie des ornements précieux de nos Modernes.

Le choix des proverbes ne nous a pas semblé moins embarrassant que celui des métaphores. Tout Dictionnaire admet les proverbes qui sont usités ; ceux qui ne le sont plus doivent donc entrer dans notre Glossaire ; mais plus grossiers encore que ceux d’aujourd’hui, souvent ils offrent des images qui révoltent et qui dégoûtent. J’ai quelquefois écouté la répugnance que j’avois à les présenter ; d’autres fois j’ai cru pouvoir franchir les bornes qu’elle sembloit me prescrire ; mais je me suis fait une règle générale de conserver ceux qui se trouvent dans nos plus anciens Auteurs, tels que nos Poëtes des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, sur-tout lorsqu’ils se rapportoient à des noms de Peuples, de Provinces et de Villes. Ils nous font connoître le caractere des Peuples, ou celui qu’on leur attribuoit alors.

Par exemple, nous lisons dans les Poëtes François qui ont écrit avant 1300 : Li buueor d’Aucerre, Li musart de Verdun, Li usuriers de Més, Li mangeor de Poitiers. D’autres proverbes nous apprennent les talents particuliers des Peuples de quelques Provinces, comme : Li meillor Archer en Anjou, Chevalier de Champagne, Escuier de Bourgoigne, Serjant (Fantassin) de Hennaut. Quelques-uns servent à nous faire connoître que tel ou tel Pays étoit renommé pour certaines productions de la terre ; exemple : Oignons de Corbueil, les Eschaloignes d’Estampes : d’autres pour certains animaux, comme le Harant de Fescant, les Lamproies de Nantes, les Escrevisses de Bar, les Roncins de Bretaigne, les Chiens de Flandres, etc. d’autres enfin pour quelque commerce, fabrique ou manufacture, comme lEquarlate de Gant, le Camelin de Cambrai, le Bleou d’Abevile, les Coteaux de Pierregort, le Coivre de Dinant, le Fer de l’Aigle, les Coupes d’argent de Tors, la Toile de Borgoigne, les Tapis de Rains, lEstamine de Verdelai (Vezelai,) etc.

Des Maisons illustres, des Hommes célèbres ont également donné lieu à des proverbes. Nous avons jugé à propos de conserver à leurs descendants ces preuves glorieuses des vertus et des exploits de leurs pères. Brantôme, Cap. Fr. T. 2, après le récit de la mort de M. de Termes, ajoute : On disoit de lui en Piedmont, Sagesse de Termes, et hardiesse d’Aussun : l’Espagnol de même en disoit autant : Dieu nous garde de la sagesse de M. de Termes et de la prouesse du Sieur d’Aussun, qu’on tenoit dès ce temps-là un très-vaillant et fort hardy et hazardeux Capitaine, p. 217 et 218. On avoit anciennement un autre proverbe ou dicton appellé Vaudeville, qui ne fait pas moins d’honneur à six Maisons illustres du Dauphiné, Arces, Varces, Granges et Comiers : Tel les regarde qui ne les ose toucher ; mais garde la queue des Berengers et des Alemans : (Expilly, Annotat, sur l’hist. du Chevalier Bayard.) Il n’est presqu’aucune de nos Provinces qui ne nous fournisse quelques uns de ces dictons que nous nous ferons un plaisir de rapporter.

Les mots qui composent les différents articles de ce Glossaire n’ont pas tous une orthographe fixe et décidée. Il n’est pas rare que le même mot se trouve écrit de plus de huit ou dix façons différentes. Ces variations se rencontrent dans le même siècle, dans la même Province, dans le même Auteur, souvent en grand nombre dans la même page. Quelquefois, à l’aide de l’étymologie et par analogie, on peut discerner quelle est la vraie orthographe ; mais assez communément la critique est en défaut. Alors il seroit impossible d’asseoir son jugement, sans s’exposer à de lourdes méprises. D’ailleurs si nous nous déterminions pour une de ces orthographes par préférence, et sans faire mention des autres, le Lecteur qui chercheroit le mot sous une orthographe différente, allant consulter un article du Glossaire où il ne seroit point, ne pourroit deviner en quel endroit nous aurions porté ce mot. Il faut donc que


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