Page:Lepelletier - Deux Contes, 1887-1888.djvu/4

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En même temps, on eût dit qu’une forme étrange, une tête d’homme grimaçante et cruelle, la tête de ce méchant violoneux, la terreur du pays, sortait de l’ombre, penchée sur le rebord de la cuve…

Mirage ! illusion ! cauchemar, sans doute ! Ils étaient comme ivres… la vis ne bougeait pas, le plateau restait suspendu au cran de fer qui le retenait tout en haut, et Jean Basset était occupé à racler son violon au milieu de la noce en gaieté…

Leurs yeux se refermèrent et ils s’abandonnèrent tout entiers…

On ne les trouva pas, en effet, comme l’avait pensé Bathilde ; ni ce soir-là ni jamais, on ne les revit.

En vain les avait-on cherchés par tout le pays. Un vrai tour de sorcellerie. On en parla longtemps dans la contrée. Mais personne ne pouvait donner le mot de cette mystérieuse disparition.

Seul, Jean Basset avait un sourire plus étrange que d’ordinaire quand on venait à jaser devant lui de Bathilde et de son mari, les disparus.

Alors, il empoignait son violon, donnait deux ou trois coups nerveusement, et disait en remuant ses maxillaires comme s’il eût éprouvé encore les convulsions de son enfance :

C’est pourtant cet air-là que je jouais quand ils se sont envolés, les amoureux !… Ah ! c’était vraiment une bien belle noce !… Comme on s’amusait ! Vous rappelez-vous, compères, comme nous avons eu chaud à les chercher partout, et quand on se fut bien époumonné à crier aux quatre coins de la ferme : Bathilde ! comme on s’est rafraîchi d’un coup de cidre, au pressoir ? Il avait un singulier goût, ce jour-là, le cidre au père Pierret !… Fameux tout de même !… On n’en fera plus jamais comme celui-là, allez ! C’est moi qui vous le dis ?…

Il ponctuait alors ses étranges et incompréhensibles paroles d’un coup d’archet bizarre, dandinant d’un air satisfait ses reins difformes, contournant sa mâchoire détraquée et faisant frissonner sous son buste trop fort ses jambes maigres et torses.


LE CLOWN
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Lenfant allait sur onze ans.

Frêle et nerveuse. De petits yeux bleus vivaces enfouis sous l’arcade sourcilière. Un nez vif et spirituel. Des lèvres décolorées ; des cheveux fins, d’abord blonds puis tournant au châtain, la démarche alerte, le babil incessant et l’aplomb précoce : telle était la petite Berthe.

Une vraie fleur de Paris.

Charmante et poétique dans sa virginité même ; une fleur de rue poussée à la diable entre deux fentes de pavé faubou-