Page:Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Nisard.djvu/32

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


du ciel à la terre et de la terre aux astres. Mais les éléments ne peuvent agir de la sorte, (1, 790) et il doit y avoir une substance inaltérable, pour que le monde ne retourne pas au néant : car tout ce qui sort de ses limites et dépouille son être se frappe de mort. Ainsi, puisque les corps dont je viens de parler échangent leur nature, ou ils se composent eux-mêmes de corps qui ne peuvent changer, ou la nature sera anéantie. Pourquoi donc ne pas admettre plutôt des éléments de telle sorte, qu’après avoir formé du feu, (1, 800) ils n’aient qu’à y ajouter ou à y retrancher quelques atomes, et qu’à changer de mouvement ou de place, pour en faire de l’air, et pour changer de même toutes choses en choses nouvelles ?

Mais il est évident, diras-tu, que tous les corps naissent de la terre, que tous en sont nourris, et que si le ciel ne leur verse ses pluies bienfaisantes aux instants propices, si les jeunes arbres ne fléchissent sous la rosée des nuages, si le soleil à son tour ne les caresse de ses feux et ne leur donne la chaleur, ni les moissons, ni les arbres, ni les animaux, ne peuvent croître. Sans doute : de même que si des aliments secs et des substances liquides et molles ne (1, 810) soutiennent notre corps, il dépérit, et la vie se détache des os et des nerfs en ruines. Car il est certain que nous sommes soutenus et alimentés par des substances particulières, ainsi que les différents êtres ; et ils veulent tous une nourriture différente, parce que les mille principes communs à toutes choses se combinent dans mille corps de mille façons diverses. Et souvent leur mélange, leur position, et les mouvements que tous impriment ou reçoivent, influent beaucoup sur les êtres ; (1, 820) car les mêmes éléments qui forment la terre, le ciel, la mer, les fleuves et le soleil, engendrent aussi les arbres, les moissons et les animaux ; mais ils sont mêlés à d’autres, et leur arrangement diffère.

Bien plus, dans ces vers eux-mêmes tu aperçois çà et là mille lettres, éléments communs de mille mots, et pourtant tu es obligé de reconnaître que les mots et les vers ont chacun leur sens et leur harmonie distincte, tant les éléments ont de puissance, même quand ils ne font que changer leur ordre ! Mais les éléments des corps sont plus nombreux que ceux des mots, et ils se combinent davantage pour varier les êtres.

(1, 830) Examinons maintenant l’Homœomérie d’Anaxagore, mot grec que la pauvreté de notre langue nous empêche de traduire : il est facile de faire connaître ce que le philosophe donne pour élément des choses, en le nommant homœomérie. Suivant Anaxagore, les os se composent de petits os, et chaque viscère de viscères déliés, imperceptibles ; le sang est formé de mille gouttes de sang, l’or de mille parcelles (1, 840) d’or, et la terre de mille terres entassées ; le feu est un amas de feu, l’eau un amas d’eau, et tous les êtres se produisent de même. Mais Anaxagore ne nous accorde pas que la matière contienne du vide,