Page:Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Nisard.djvu/35

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nature des choses avec son ajustement harmonieux et sa forme.

[1, 951] Tu sais déjà que les éléments de la matière sont solides, et voltigent éternellement, sans être vaincus par les âges : examinons à présent si la somme des atomes est bornée ou infinie ; voyons de même si le vide que nous avons trouvé dans la nature, c’est-à-dire le lieu ou espace au sein duquel les corps agissent, est terminé de toutes parts, ou s’il a une étendue et une profondeur immenses.

Le grand tout ne se termine dans aucun sens ; car autrement il aurait une extrémité. [1, 960] Mais un corps ne peut en avoir, je pense, si on voit au-delà quelque chose qui le limite, et qui empêche la vue de passer outre. Or, puisqu’il faut avouer que rien n’existe au-delà du monde, le monde n’a donc aucune extrémité, et par conséquent il n’a ni fin ni mesure. Peu importent les régions où tu es placé : quelque lieu que tu occupes, un espace sans bornes te restera ouvert en tous sens. En supposant même que le grand tout finisse, si un homme va se placer au bout du monde, [1, 970] comme le dernier point de ses dernières limites, et que de là il jette une flèche ailée ; lequel aimes-tu mieux, ou que le trait, lancé avec force, aille là où il a été envoyé, et vole au loin ; ou que je ne sais quoi l’arrête, et lui fasse obstacle ? Car il faut choisir ; et, quelque parti que tu prennes, tu ne peux nous échapper, et tu es réduit à accorder au monde une étendue infinie. En effet, soit que la flèche, arrêtée par un obstacle, ne puisse achever sa course et atteindre le but, soit qu’elle passe outre, elle ne part pas de l’extrémité du monde. [1, 980] Je te poursuivrai ainsi ; et, dans quelque lieu que tu fixes des bornes, je te demanderai ce qui arrivera à la flèche. Il arrivera que, pour lui faire place, les bornes reculeront, et le monde se prolongera sans cesse.

D’ailleurs, si des limites infranchissables emprisonnaient la nature de toutes parts, et que son étendue fût bornée, les corps solides, emportés par leur poids, tomberaient en masse vers le fond du monde : rien ne pourrait se faire sous la voûte du ciel, et le ciel même n’existerait pas, ainsi que la lumière du soleil, [1, 990] puisque toute la matière, depuis des temps infinis, eût formé, en s’affaissant, une masse inerte. Mais on sait, au contraire, que les éléments ne connaissent pas le repos, parce que le monde n’a pas de fond où ils puissent s’entasser et fixer leur demeure. Ils se meuvent sans cesse pour enfanter toutes choses dans toutes les parties, et les gouffres inférieurs vomissent aussi des flots de matière perpétuellement agitée. Enfin, les yeux attestent que les corps sont limités par les corps : l’air coupe les montagnes, et les montagnes coupent l’air ; [1, 1000] la terre borne les ondes, et les ondes embrassent la terre : mais il n’existe, au-delà du monde, rien qui le termine. Telles sont donc l’immensité et la profondeur du