Page:Lucrèce - De la nature des choses (trad. Lefèvre).djvu/103

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.
35
LIVRE PREMIER

Le lait devra couler de l’herbe et des fontaines,
Doux et blanc, tel qu’il sort du pis des brebis pleines.
Nos yeux distingueront dans le sol retourné
Les embryons épars de ce qui n’est pas né,
Les feuilles, les moissons, les fleurs toutes formées ;
Le bois soudain fendu montrera des fumées,
Des cendres en petit, des parcelles de feu.
Or c’est là justement ce qui n’a jamais lieu.
La raison, écartant ce bizarre mélange,
900Entre les corps divers établit un échange
De principes communs qui, sans être ces corps,
Les construisent, suivant leur ordre et leurs accords.

Sans doute, on a pu voir, au souffle des tempêtes,
Les grands arbres voisins entrechoquer leurs têtes,
Et, sur les monts au loin de pourpre couronnés,
Comme des fleurs jaillir des foyers spontanés.
Mais ce n’est pas le feu qui sous le bois se cache,
Ce sont ses éléments, que le choc en détache
Et dont les flots unis embrasent les forêts.
Si dans le bois couvaient tant de bûchers secrets,
Quelle écorce eût dompté leur fureur délétère ?
Dès longtemps l’incendie aurait rasé la terre.

Avais-je fait la part trop large à l’ordre, au lieu,
Aux mouvements transmis et reçus, dont le jeu
À la même matière autrement combinée
Donne l’aspect ligneux ou l’apparence ignée ?
Mesures-tu l’effet des moindres changements
En des corps presque nés de communs éléments ?