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DE LA NATURE DES CHOSES

S’il est un point acquis, c’est celui-là, je pense.

Puisque la nourriture accroît notre substance,
Il faut que d’éléments étrangers, c’est trop clair,
Se forment notre sang, nos os et notre chair.
Or, si chaque aliment, liquide ou sec, renferme
Des globules de sang et des veines en germe,
Des fragments d’os, de nerfs et de chair mélangés,
Il faut qu’il soit tissu d’éléments étrangers.
Si tout ce que produit la terre existe en elle,
Il faut qu’elle en soit faite, il faut qu’elle recèle,
Étrangère à ces corps, tous ces corps étrangers.
Mettons qu’à l’infini les termes soient changés ;
Prenons le bois : le bois est feu, cendre, fumée ;
D’éléments étrangers sa trame est donc formée,
Ou lui-même est pour eux un principe étranger.
La réponse est la même et ne peut point changer.

Reste une échappatoire où fuit Anaxagore,
880Refuge spécieux où je l’attends encore.
Tout, dit-il, est dans tout ; mais notre œil ne surprend
Que ce qui surabonde et brille au premier rang,
Ce qui s’impose à lui par la force et le nombre.
Les autres éléments se dérobent dans l’ombre.
Soit. Je veux voir alors, sous l’effort du moulin,
Le sang jaillir du choc de la pierre et du grain ;
Je veux trouver en tout quelque vestige intime
Des tissus et des corps que notre vie anime.
Il suffira d’ouvrir ou d’user un contour
Pour que le fond de l’être apparaisse au grand jour ;