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DE LA NATURE DES CHOSES

Il n’importe en quel point l’observateur se place.
Un pas ou mille pas n’ôtent rien à l’espace ;
L’infini se dérobe et n’est pas entamé.
Mais prenons que l’espace est un cercle fermé.
Cours à l’extrême bord de sa rive dernière,
980Et lance un trait : ou bien l’impulsion première
D’un inflexible vol l’emportera sans fin ;
Ou quelque obstacle va lui barrer le chemin.
Choisis, car tu ne peux sortir de ce dilemme.
Dans les deux cas, où donc est ta limite extrême ?
Que ta flèche rencontre un obstacle au début,
Ou bien qu’elle passe outre et vole jusqu’au but,
La fin que tu cherchais t’échappera de même.
Va, place où tu voudras le rivage suprême ;
Je te suis. Tire encor ; tu tireras en vain ;
Toujours devant le trait reculera la fin.
Et c’est une retraite infinie où la fuite
Sans cesse accroît le champ ouvert à la poursuite.

Puis, si tout l’univers, si la somme des corps
Étaient bornés et ceints d’infranchissables bords,
Sous l’action des poids et des ans, la matière
Au fond même du monde eût coulé tout entière ;
Rien n’aurait pu durer sous la voûte des cieux.
Nous n’aurions plus ni ciel, ni soleil radieux.
La condensation d’une chute éternelle
1000Dans l’abîme eût couché l’essence originelle.
Mais sans trêve les corps se font et se défont.
S’ils n’ont point de répit, c’est qu’il n’est pas de fond :
Pas de siège où descende et s’endorme leur masse.