Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/19

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Les deux jeunes gens avaient, selon l’habitude, échangé des vœux éternels, y compris une promesse de mariage, lorsque Poe fut subitement envoyé à l’Université de Virginie qui venait d’être fondée. II y entra le 14 février 1826. De là, il écrivit fréquemment à l’objet de ses amours, mais le père d’Elmira, décidant que sa fille était trop jeune pour de pareil­ les préoccupations, intercepta la correspondance ; il éloigna Elmira, et, quand elle eut dix-sept ans, il la maria à un Mr Shelton.

À l’Université, Poe sut se concilier la sympathie de ses camarades, dont il devint le favori, comme il l’avait été à l’Académie de Richmond. Plusieurs d’entre eux m’ont fourni d’intéressantes réminiscences sur leur remarquable compagnon qui possédait, disent-ils, « maintes nobles qualités, mais une humeur peu communicative, et il n’avait que de rares intimes ». D’autres étudiants, qui se trouvèrent à l’Université en même temps que Poe, n’ont pas gardé de sa personnalité une impression aussi lugubre. Ils se souviennent d’aventures aux­quelles il prit part et où une attitude aussi rébarbative n’eût guère été de mise. Vraisemblablement, il accordait ses manières au ton de la compagnie, et, dans « l’inhumaine disette de nobles natures », il s’adaptait à la capacité du vulgaire. Des fonctionnaires de l’Université et des professeurs m’ont assuré jadis qu’il était réputé sobre, régulier, paisible, que sa con­duite était uniformément celle d’un jeune homme intelligent et distingué, et les registres officiels confirment ce point de vue en fournissant la preuve qu’il obtint les plus hautes distinctions que l’Université accordait alors.

À Charlottesville, ses compagnons remarquèrent ses talents artistiques, et ils racontent que les murs de sa chambre étaient couverts de vastes dessins au crayon, copiés par lui d’après les illustrations d’un volume des « Poèmes » de Byron. Mr Bolling, un de ses condisciples, relate un incident caractéristique de cette période. Un jour qu’il conversait avec Poe, Mr Bolling remarqua que son condisciple continuait d’écrire, et quand il lui eut fait observer ce manque apparent de politesse, Poe répondit qu’il avait été tout oreilles, ce qu’il prouva par des commentaires appropriés ; pour excuser son involontaire dis­courtoisie, il expliqua qu’il essayait de « diviser sou esprit »,