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ALI

vieillissait, et elle craignit de voir échapper ses immenses trésors ; elle craignit qu’ils ne fussent partagés ou dissipés par ses enfants. Sans avoir de plan arrêté sur ce point, le cabinet musulman se trouva bientôt placé, par un concours singulier de circonstances, sous l’influence de Pacho-Bey, l’ennemi le plus acharné d’Ali-Pacha, qui s’était emparé de ses biens. Lié par une haine commune avec Poléopulo, autre victime d’Ali, réfugié à Constantinople sous la protection de la légation de France, Pacho-Bey remit sous les yeux du divan le plan de destruction contre la famille d’Ali, proposé en 1812. La Porte semblait vouloir temporiser et attendre en paix la succession d’Ali ; mais Pacho-Bey, sans se décourager, devint l’appui et l’intermédiaire de tous ceux qui avaient des plaintes à former contre le vizir de Janina. Par de tels moyens il acquit de plus en plus la faveur du sultan et devint l’un de ses capidjis-bachis, ou chambellans. N’osant pas encore néanmoins attaquer de front Ali, il essaya son crédit contre son fils Véli, en signalant l’extrême détresse de la Thessalie. Le sultan punit Véli-Pacha en le reléguant au poste obscur de Lépante. Ce fut alors qu’Ali, persuadé de tout ce qu’il avait à craindre d’un ennemi aussi dangereux, résolut de s’en débarrasser à tout prix. Deux de ses sicaires, expédiés à Constantinople avec ordre d’assassiner Pacho-Bey, déchargèrent contre lui leurs pistolets, mais ne l’atteignirent que faiblement. L’un des assassins fut pris : appliqué à la torture, il déclara qu’il n’avait fait qu’exécuter l’ordre d’Ali-Pacha ; on l’attache aussitôt au gibet devant la porte du sérail, et le sultan, irrité, jure de faire tomber sur Ali tout le poids de son courroux ; il lance contre lui la sentence de fermanly, ou prescription impériale, qui est ratifiée par un fetfa du mufti. Cette terrible sentence portait qu’Ali-Pacha, déclaré coupable de lèse-majesté au premier chef, ayant obtenu à diverses reprises le pardon de ses attentats et de sa félonie, était mis comme relaps au ban de l’empire, s’il ne se présentait pour se justifier au seuil doré de la porte de félicité dans le délai de quarante jours ; en même temps, ses courriers et tous ses agents furent mis aux fers. Tous les pachas ou les chefs de la Roumélie et de la Macédoine reçurent l’ordre de se tenir prêts, et Pacho-Bey lui-même, désigné pacha de Janina et de Delvino, fut chargé de commander l’expédition dirigée contre le rebelle. Comparaitre au sérail et périr eût été pour Ali une même chose ; ainsi il ne lui restait plus qu’à se défendre avec courage. Ne pouvant déjà plus se fier aux mahométans, que leurs principes religieux attachaient à la cause du Grand Seigneur, et ne comptant.pas davantage sur l’affection des Épirotes, il fait un appel aux tribus de la Grèce septentrionale, et a recours aux chrétiens Armatolis, en leur offrant l’appât du butin et, d’une solde considérable. Au moindre signe de sa volonté, les archevêques, les évêques, les papas, les cadis et les aïans accourent auprès de lui. Tous, à l’annonce des dangers qui le menacent, semblent redoubler de dévouement pour sa personne. Il organise ses troupes et fait ses dispositions de D’un autre cote, le divan oppose tout ce qu’il peut exercer d’influence pour engager les Épirotes à tourner leurs armes contre le pacha. Mais celui-ci n’oublie rien pour augmenter son parti : il laisse croire aux Grecs qu’il n’est pas éloigné de se faire chrétien, et promet aux Turcs pauvres le partage des biens confisqués aux agas ; puis convoquant au château du Lac, pour le 28 mai 1819, ce qu’il appelle un grand divan, il y mande les chefs des Turcs et des chrétiens, étonnés de se trouver ensemble. La, prenant la parole et s’adressant aux primats grecs, il s’efforce de justifier son gouvernement, vante la protection qu’il accorde aux Grecs, déclarant qu’il veut les réunir sous ses drapeaux pour combattre les Turcs, leurs ennemis communs. Ayant ordonné ensuite de verset un tonneau rempli de sequins au milieu de l’assemblée : « Voila, dit-il, une partie de cet or que j’ai conservé avec tant de soin, et que j’ai particulièrement arraché aux Turcs, nos ennemis ; il est à vous… » Aussitôt les aventuriers dont il était entouré firent retentir la salle des cris de : Vive Ali-Pacha ! Vice le restaurateur de la liberté ! Le lendemain parurent la proclamation et la circulaire qu’il avait annoncées dans le grand divan. Ne se bornant point à organiser les Armatolis, Ali expédia des émissaires secrets aux Monténégrins ainsi qu’aux Serviens, pour les engager à la révolte. Il s’efforça plus particulièrement de rallier à sa cause les Grecs qu’il avait vexés pendant trente-cinq ans ; et, après avoir rendu à la plupart d’entre eux les propriétés qu’il leur avait enlevées, il invita les Souliotes et les Parganiotes retirés à Corfou à rentrer dans l’Épire, n’épargnant pour les ramener ni excuses ni promesses, et faisant lire dans les églises grecques des circulaires où il invitait le peuple à s’armer pour la défense de sa religion et de sa liberté. Enfin, entrainé aussi par les idées de l’époque, cédant à l’impulsion des intrigants qui affluaient à sa cour, et qui dès lors remuaient la Grèce, il annonça qu’il était prêt à donner une charte aux Épirotes, et son agent Colovo fut chargé de passer à Corfou, afin d’y recueillir les éléments d’un code politique pour l’Épire. — Cependant Pacho-Bey venait enfin d’entrer en campagne, et Ali, réduit à la défensive du côté de la Thessalie et de la Macédoine, se réservait pour lui-même la défense de Janina, point central de ses opérations. Tandis que l’armée ottomane traversait la Thessalie sans obstacles, la flotte turque apparaissait sur les cotes de l’Acrocéraune. Là elle fit une descente et bloqua dans Prévesa Véli, fils d’Ali. Le vizir espérait conserver au moins ses limites naturelles, qui étaient les montagnes du Pinde ; avec des troupes aguerries, bien payées et bien armées, les chances de succès étaient pour lui. Toutefois, après un combat d’avant-poste à Krionero, la détection d’une grande partie de son armée le laissa sans autres défenseurs que ses propres adhérents. La soldatesque qui lui était dévouée se retira dans Janina. Il restait aux généraux ottomans à réduire des châteaux hérissés de canons, et défendus par Ali en personne, décidé à combattre avec toutes les ressources de la rage et du désespoir. Là, une vaste forteresse était