Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/186

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Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ;
150À force de sagesse, on peut être blâmable ;
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages ;
155Elle veut aux mortels trop de perfection :
Il faut fléchir au temps sans obstination ;
Et c’est une folie à nulle autre seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses tous les jours,
160Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;
Mais quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître,
En courroux comme vous, on ne me voit point être ;
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont ;
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font,
165Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.


Alceste
Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonnez si bien[1],

Ce flegme pourra-t-il ne s’échauffer de rien ?
Et s’il faut, par hasard, qu’un ami vous trahisse,
170Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous,
Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ?


Philinte
Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure,

Comme vices unis à l’humaine nature ;
175Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.


Alceste
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,

180Sans que je sois… Morbleu ! je ne veux point parler,
Tant ce raisonnement est plein d’impertinence !

  1. Variante : Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien