Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/194

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Alceste
Que j’ai tort de vouloir… Je ne dis pas cela.

Mais je lui disais, moi, qu’un froid écrit assomme,
Qu’il ne faut que ce faible à décrier un homme,
355Et qu’eût-on d’autre part cent belles qualités,
On regarde les gens par leurs méchants côtés.


Oronte
Est-ce qu’à mon sonnet vous trouvez à redire ?



Alceste
Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire,

Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps,
360Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.


Oronte
Est-ce que j’écris mal, et leur ressemblerais-je ?



Alceste
Je ne dis pas cela[1]. Mais enfin, lui disais-je,

Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?
Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ?
365Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais livre,
Ce n’est qu’aux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, résistez à vos tentations,
Dérobez au public ces occupations ;
Et n’allez point quitter, de quoi que l’on vous somme,
370Le nom que dans la cour vous avez d’honnête homme,
Pour prendre, de la main d’un avide imprimeur,
Celui de ridicule et misérable auteur.
C’est ce que je tâchai de lui faire comprendre[2].


Oronte
Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.

375Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet…

  1. Rousseau reproche au Misanthrope de ne pas dire crûment du premier mot à Oronte que son sonnet ne vaut rien ; et il ne s’aperçoit pas que, chaque fois qu’Alceste répète : Je ne dis pas cela, il dit en effet tout ce qu'on peut dire de plus dur ; en sorte que, malgré ce qu’il croit devoir aux formes, il s’abandonne à son caractère dans le temps même où il croit en faire le sacrifice. Rien n’est plus naturel et plus comique que cette espèce d’illusion qui se fait, et Rousseau l’accuse de fausseté dans l’instant où il est le plus vrai ; car qu’y a-t-il de plus vrai que d’être soi-même en s’efforçant de ne pas l’être ?
    (La Harpe.)
  2. Ce passage offre la critique d’une manie de faire de mauvais vers et de les publier. Ils croyaient, comme le dit de Visé, que leur naissance devait les excuser lorsqu’ils écrivaient mal ; et ils se consolaient en disant : Cela est écrit cavalièrement.