Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/209

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Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme
Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.


Clitandre
695Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai tout haut

Que j’ai cru jusqu’ici madame sans défaut.


Acaste
De grâces et d’attraits je vois qu’elle est pourvue ;

Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.


Alceste
Ils frappent tous la mienne ; et, loin de m’en cacher,

700Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;
À ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants
Que je verrais soumis à tous mes sentiments,
705Et dont, à tous propos, les molles complaisances
Donneraient de l’encens à mes extravagances.


Célimène
Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cœurs,

On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
Et du parfait amour mettre l’honneur suprême
710À bien injurier les personnes qu’on aime.


Éliante
L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,

Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ;
715Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
720La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine un abrégé des merveilles des cieux ;
725L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.